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2007 Aventure Asmat Voici la relation, écrite au quotidien, d’un voyage réalisé entre le 15 octobre et le 30 novembre 2007, en Papouasie occidentale (ex Irian Jaya, la province la plus à l’est de l’Indonésie et la partie ouest de la Papouasie Nouvelle Guinée), à la rencontre du peuple asmat. Ce voyage s’est décomposé en cinq périples en pirogues, qui ont exploré deux régions de style asmat (sur quatre) : la région nord-ouest et la région centrale. Manquent la région Brazza et la région Citak, qui feront l’objet d’un voyage ultérieur. 15 OCTOBRE 2007 11H00 : Alain, un ami de vingt ans connu à l’armée, Sliman, mon frère, et moi-même, sommes, sur le tarmac de l’aéroport de Bali, à bord du vol 753 Denpasar-Jayapura de la Compagnie nationale indonésienne Garuda Airlines, en partance pour Timika en Papouasie indonésienne, tous les trois très excités à l’idée de l’aventure humaine que nous allons vivre.
Mon pied droit me fait encore souffrir; plâtré il y a encore deux jours, il reste très oedémateux et je dois faire attention si je ne veux pas que ça s’aggrave. La cicatrisation cutanée de l’intervention est parfaite, mais encore trop fraîche et mon mollet droit reste musculairement atrophié par mes deux mois d’inactivité. Une rupture du tendon d’Achille, ça n’est pas anodin et le chirurgien m’a bien dit qu’il faudrait plus d’un an avant que tout ne se rétablisse complètement et à condition d’éviter toute excentricité. Là où je vais, ses recommandations vont être difficiles à observer ! Mais on peut aussi voir cela comme une rééducation sur le terrain, non ?
Sliman et Alain, au départ plus réticents que moi à la réalisation de ce projet, ont finalement accepté de m’accompagner dans cette nouvelle aventure.
15H00 :
Atterrissage à l’aéroport international de Timika, après un vol sans encombre de 2500 kilomètres.
Installée sur la côte sud de l’Irian Jaya, entre la vallée de Baliem et les Dani au nord-est et la région des Asmat au sud-est, proche du territoire des Kamoro, Timika est une petite ville (68.800 habitants en 2000), construite à l’origine pour accueillir les opérations de la société américaine PT Freeport Indonesia sur la plus grosse mine d’or du monde, mais aussi le chef-lieu de Mimika, département (kabupaten) de la province indonésienne de Papua.
A l’instant où je raccroche, Amir, un chauffeur de taxi indépendant, que j’avais rencontré l’année dernière lors d’un précédent séjour, me reconnaît et vient à ma rencontre.
Pendant deux heures, il nous fait tourner en ville à la recherche d’un hôtel sympathique, d’un bon restaurant et d’un agent d’expéditions en tout genre, capable de nous renseigner sur les prix d’envoi de futures marchandises de Timika vers Bali. En fin d’après-midi, nous nous arrêtons à l’hôtel INTSIA tenu par Made, un architecte balinais installé depuis plusieurs années à Timika et qui nous donne quelques informations utiles sur la région, mais aussi sur le territoire asmat, où il vient de passer une semaine, en compagnie du gouverneur de la province indonésienne de Papouasie, à l’occasion du festival asmat annuel qui vient tout juste de se clôturer à Agats.
9h00 : Notre petit dîner de la veille a été très copieux et nous sommes allés ensuite dans un petit bar à karaoké prendre quelques bières. Sliman et Alain, bien échauffés, ont d’ailleurs voulu monter sur scène pour chanter une chanson de rock’n’roll, mais d’une façon si cacophonique qu’ils ont fait rire toute l’assistance papoue et indonésienne. Maintenant il faut se lever et préparer notre journée. Je rappelle Damianus, mais il m’annonce que sa pirogue est hors d’usage et qu’il ne pourra donc pas nous emmener en balade avant deux ou trois semaines, le temps d’en commander une autre. En effet, chez les Kamoro comme chez les Asmat, il n’y a aucune route et le seul moyen de se déplacer à travers les nombreux fleuves et rivières qui parsèment toute cette région sud-ouest de la Papouasie, c’est la pirogue. Notre chasse au crocodile me semble bien compromise, tout comme la découverte de la culture kamoro, but initial de notre voyage.
Durant le petit-déjeuner, Made nous propose, comme porte de sortie, de se mettre en quête de trois billets d’avion pour Ewer, le petit aéroport du territoire asmat, à 170 kilomètres environ, au sud-est. Il nous informe que, le festival étant terminé, nous pourrions facilement trouver quantité de sculptures invendues à la vente aux enchères qui vient de se tenir à Agats, le chef-lieu de la région asmat.
Il n’en faut pas plus pour susciter notre intérêt et donner à Made le feu vert pour qu’il se charge de nous trouver trois places sur le prochain vol pour Ewer. 17 OCTOBRE 2007 8H00 :
Lever à 7h00 ce matin, malgré un coucher assez tardif pour Sliman et moi du fait de quelques bières, mais sans karaoké cette fois, Alain ayant préféré se coucher tôt de peur de ne pouvoir se lever pour prendre l’avion. Car, hier après-midi, Made nous a bien remis nos billets à destination d’Ewer.
Décollage prévu pour 9h30 ce matin, le rendez-vous à l’aéroport étant fixé à 8h00. Mais, par expérience, je sais que l’heure de l’envol ne sera pas respectée ; alors je demande à Made, qui a gentiment accepté de nous conduire en voiture à l’aéroport, de nous déposer à une banque afin que nous retirions de l’argent, car Agats est dépourvue de ce type d’établissements. Si nous voulons faire des achats, il nous faut des sous !
9h30
Nous arrivons à l’aéroport et, comme prévu, notre avion n’est toujours pas annoncé. Cet avion, de la compagnie régionale MERPATI Flight, part le matin de Merauke, la ville la plus orientale de la république indonésienne, située sur la côte sud de la province indonésienne de Papouasie, puis fait la liaison avec Timika, via Ewer, pour retourner le soir à sa base en repassant par Ewer. Sera-t-il là avant midi ? J’en doute !
De guerre lasse, me voila assis sur le trottoir devant la porte de l’aéroport lorsque quelqu’un me tape sur l’épaule et s’enquiert si j’attends bien le vol pour Agats. A ma grande surprise, il s’agit de Kallman MULLER, accompagné de sa charmante secrétaire, Luluk. J’avais souvent entendu parler de lui par des amis et lu certains de ses ouvrages, mais c’est la première fois que je le rencontrais.
Nous sommes restés à converser ethnologie jusqu’à l’arrivée de l’avion vers 13h30.
Ce n’est qu’une néo agglomération bâtie, dans la première moitié du XXième siècle, par le gouvernement hollandais comme tête de pont pour la colonisation des Asmat ; les tribus avoisinantes s’en sont vite rapprochées pour maintenant faire partie de cette grosse bourgade artificielle, construite sur la mangrove face à la mer d’Aru et, avec pour seule route locale, un chemin surélevé en bois, de trois kilomètres de long, qui la traverse depuis le village de Syuru à l’ouest jusqu’aux villages de Semenes et Baitopis à l’est.
La navette rapide nous dépose juste devant le Losmen* PADA ELO, où nous déposons nos bagages, toujours accompagnés de Kallman et Luluk, ainsi que de Lucius, un guide papou qui s’est imposé à nous, 25 ans environ, boitillant, un peu naïf, voire demeuré, mais si attachant. Selon la dénomination indonésienne, un losmen est un petit hôtel local basique, généralement familial, qui s’articule, sur un seul niveau, autour d’une cour intérieure : petites chambres, salle de bain commune et toilettes à la turque (généralement sans papier ; mais n’est-ce pas aussi cela l’aventure ?).
Nous allons ensuite rencontrer Alex, un bugis originaire du Sulawesi, qui tient aussi la seule boutique d’art asmat d’Agats, afin d’admirer, d’un œil professionnel et concurrent, sa précieuse collection, tandis que Kallman, qui doit organiser, pour de riches clients américains, un périple de quelques jours chez les Asmat, va régler avec lui les détails de la location de longues pirogues.
La collection d’art asmat d’Alex est vraiment impressionnante et digne d’intérêt, mais nous décidons de ne rien négocier pour le moment et de nous concentrer sur la façon la plus pratique et la moins coûteuse d’aller à la rencontre des nombreuses tribus Asmat. 20h00 Rendez-vous au « LIBRA » le seul restaurant d’Agats : on y mange bien, mais, surprise, pas de poissons à la carte : un comble ! Je vais sur le champ en acheter un, grillé, à une vieille dame assise non loin de là sur le ponton, attendant qu’un passant veuille bien lui échanger ses poissons contre quelques petits billets . Nous invitons Lucius à venir partager notre table ; vu sa maigreur, un petit repas ne pourra que lui faire du bien. Il ne se fait pas prier et dévore comme trois ; à la fin du dîner, il ne manquera d’ailleurs pas d’emporter tous les restes du repas pour sa famille. 18 OCTOBRE 2007 7h00 Après une soirée agréable et une nuit sans moustiques, l’hôtel d’Alex étant propre et bien protégé, nous prenons notre petit-déjeuner dans le hall et organisons le programme de la journée, toujours en compagnie de Lucius qui, prenant son rôle très au sérieux, nous a réveillés tôt avec la ferme intention de nous conduire au musée asmat d’Agats.
Nous suivons donc Lucius au musée et y admirons quantité de pièces intéressantes : des boucliers, des statues d’ancêtres, des poteaux funéraires (Bisj poles), des masques costumes (Jipae), etc.
Devant notre étonnement et notre gêne, il nous explique benoîtement qu’il pensait nous faire plaisir, que le port de la coiffe ancestrale s’accommodait mieux de la nudité, d’autant qu’avant la venue des blancs ses ancêtres vivaient dans cette tenue.
Si la mise en valeur des pièces a un côté musée de province, leur authenticité et leur qualité sont remarquables, toutes collectionnées au fil des ans dans la région ou réalisées par des artistes contemporains locaux, maintenant reconnus mondialement. Par exemple, Adam SAIMAS .
20h00
Retour à l’hôtel ; nous sommes épuisés par cette journée à piétiner au musée et à marcher, sous un fort soleil, sur le chemin de bois, en regardant le sol pour éviter les chutes, surtout moi avec ma cheville convalescente.
Surprise ! Lucius nous y attend ; il souffre d’une inflammation chronique de la jambe droite, qui semble séquellaire d’une ancienne chute non soignée, d’où une boiterie permanente. Ce soir, sa jambe semble faire l’objet d’une poussée aigue, car les quatre symptômes de l’inflammation y sont présents : douleur, chaleur, tuméfaction et rougeur. Il nous demande un médicament ; les papous savent très bien que les voyageurs blancs ne se déplacent jamais sans un minimum de produits pharmaceutiques. Nous lui donnons le seul traitement adapté que nous ayons, un cachet d’aspirine. Il est ravi et nous affirme, après quelques minutes, que ça va déjà mieux. L’effet placebo serait-il encore plus efficace chez les papous ? Il reste en notre compagnie un petit moment, malgré sa conversation assez limitée ; puis se retire.
Une heure plus tard, on frappe à la porte de notre chambre : c’est encore Lucius, mais accompagné d’une soi-disant sœur, pas franchement jolie et qui ressemble d’ailleurs plutôt à sa grand-mère. Il veut nous remercier pour le cachet d’aspirine fourni, qui a bien calmé sa douleur et, dans ce but, nous propose, pour alléger les fatigues de la journée et nous délasser (dixit), un massage réalisé par sa soi-disant parente. Nous éclatons de rire, peu dupes du service un peu spécial proposé, et nous les éconduisons gentiment.
19 OCTOBRE 2007 8h00 Anto, le gérant de l’hôtel, nous informe que la police, bien renseignée de la présence de tout étranger dans ce petit village, est déjà passée réclamer nos feuilles de route, papiers administratifs indispensables pour circuler en territoire asmat, démarche que nous avions bien évidemment omise de faire au poste de police de Timika. Nous décidons alors d’aller aussitôt voir les autorités d’Agats afin d’y obtenir cette fameuse feuille de route.
14h00 Nous continuons d’aller et venir sur les planches du village d’Agats et plusieurs propriétaires de pirogues, ou « long boats » selon l’appellation locale, nous proposent leur service. Tous essaient de nous extirper, sans vergogne, un maximum d’argent. La journée passe, mais aucune proposition correcte, à nos yeux, ne se présente.
La vie à Agats commence à devenir ennuyeuse ; la journée est très chaude et la soirée pleine de moustiques. Sliman se couvre le corps, du matin au soir, de lotion anti-moustique; heureusement que nous avons, tous les trois, pris un traitement anti-malarique à Timika !
Le soir venu, nous sommes fatigués d’avoir marcher toute la journée sous un soleil torride ; nous faisons un dernier aller-retour sur les trois kilomètres du chemin en planches et, après cette désormais démarche rituelle quotidienne, allons nous coucher.
20 OCTOBRE 2007 7h00 Nous nous réunissons dans la salle de l’hôtel, où Anto nous sert un thé avec des petits biscuits comme à l’accoutumée, pour une réunion de crise.
Kallman MULLER a fini de régler les ultimes détails du séjour de ses clients américains et pense repartir sur Timika par le prochain vol. Alain l’accompagnera donc, la Papouasie n’étant définitivement pas faite pour lui.
Je sors sur la terrasse de l’hôtel, histoire de réfléchir à la manière de dénicher une pirogue bon marché, les prix généralement proposés jusque là ayant été complètement déraisonnables, par rapport à nos finances, mais surtout au niveau de vie asmat.
Coup de pouce du destin ? Un homme au faciès encore plus patibulaire que la moyenne papoue, assis sur une chaise, me dévisage, et je pressens qu’il n’est pas là par hasard. Répondant à mon salut, il vient vers moi et me dit qu’il sait par ouï-dire que je recherche une pirogue pour visiter la région asmat.
Propriétaire lui-même d’un « long boat », il me propose ses services au prix qu’il me plaira, à condition que l’on voyage avec un minimum de deux cents litres de pétrole, ce qui me parait être largement supérieur à la quantité dont nous aurions besoin.
Mais une fois dans le bateau, il me propose une dernière surenchère financière (un grand classique chez les papous, nous l’apprendrons à nos dépens), prenant prétexte des risques accrus pour sa pirogue et son moteur lors d’une expédition en territoire asmat, les rivières étant truffées de dangereux troncs d’arbres flottants à la dérive.
J’accepte, contraint et résigné, ce surcoût, mais je refuse, car rien ne presse, de lui verser à l’avance la somme nécessaire pour faire un plein de deux cents litres de carburant. Avant mon départ, je dois d’abord aller communiquer ma destination et ma route, ainsi que le nom de mon guide, à Franky, le chef du poste de police. J’invite donc le piroguier, qui s’appelle Soter, à se joindre à moi pour nous rendre au poste. Puis nous pourrions passer à mon hôtel récupérer mes affaires et, dans la foulée, aller faire le plein de carburant ensemble. Soter refuse ; il n’aime pas la police, me dit-il, et préfère m’attendre là. Je lui promets d’être diligent et prends soin de lui demander sa carte d’identité : il est hors de question que je parte avec cet individu sans que Franky ne connaisse son identité.
Sliman m’accompagne chez Franky, manifestement content de nous revoir. Je l’informe de notre projet de départ imminent, ainsi que de l’identité de notre guide, qu’il n’a pas l’air de connaître plus que ça. Il me paraphe les papiers en m’indiquant les différentes stations de police que je pourrai rencontrer et me demande de me présenter à chacune d’elles dès mon entrée dans leur juridiction.
13h30 Nyoman, le jeune policier présent dans le bureau de Franky, se propose de nous escorter jusqu’à notre point de départ sur son petit VTT, seul moyen de transport adéquat sur cette piste en planches. Nous nous rendons à l’embarcadère, où nous attendent Soter et sa pirogue ; je l’informe que tout est en règle. Je lui rends sa carte d’identité et lui demande de patienter encore un peu, le temps que nous filions à l’hôtel récupérer nos bagages. Une demi-heure plus tard, nous sommes de retour et constatons que Soter et son embarcation ont disparu : le piroguier s’est « défilé » et a mis les voiles (si l’on peut dire !). Il pensait sans doute nous arnaquer, mais a compris, à la vue du policier à nos côtés, que ça ne serait pas possible. Nous voilà bien, avec nos sacs sur le dos, sans aucun projet précis maintenant ! Nyoman nous propose alors d’aller au « LIBRA », de nous restaurer et d’essayer de trouver une solution de dépannage.
Une fois au restaurant, nous commandons du poulet frit accompagné de riz (tout cela ne nous coupe pas l’appétit !). Alain se sent conforté dans l’idée de ne pas nous suivre, il sent les ennuis poindre. Nyoman passe quelques coups de téléphone et essaie de réfléchir à la manière de trouver une pirogue à un coût raisonnable, chose apparemment difficile à Agats. Au bout d’une demi-heure, il se souvient que son futur beau-frère doit remonter en pirogue sur Sawa, un petit village dans le nord, et que, peut-être, il pourrait nous prendre en guise de passagers. Un coup de fil et, quelques minutes plus tard, un jeune homme entre dans le restaurant et s’assied à notre table. Il s’appelle Nurredine ; c’est un bugis, un musulman indonésien dont les ancêtres étaient du Sulawesi, né en terre asmat où son père, premier colon, a émigré il y a près de 40 ans. Il va d’ailleurs le rejoindre à Sawa, où ce dernier, commerçant, tient un « kios », genre de petit bazar indonésien, où l’on trouve tous les produits de première nécessité.
Bien sûr, nous sautons sur la proposition et, une fois arrivés à Sawa, nous verrons bien où le vent nous poussera, le principal étant de quitter Agats. A l’aventure comme à l’aventure ! 15h00 : Nous voilà embarqués sur la pirogue de Nur, le jeune bugis, après nous être mis d’accord pour que le plein de pétrole soit à notre charge. Précautionneux, nous invitons Nur à prendre d’avantage de bidons que nécessaire, au cas où nous nous trouverions à cours. Une panne sèche sur l’océan ne nous dit rien.
18h00
19h30 Peu avant notre destination, la pluie reprend avec encore plus d’intensité. Malgré les bâches, nous sommes tous les trois trempés jusqu’aux os en arrivant à Sawa ; soit trois heures trente de navigation depuis Agats pour soixante quinze kilomètres. Mais, à peine rentrés dans la maison de Pak Limbang, le père de Nur, un bon thé chaud nous attend. Pak vit seul avec sa fille Anisa, depuis que Nur, marié, habite Agats. Une modeste chambre nous a été préparée. Mais après une bonne douche et un bon repas, très fatigués, nous nous endormons bien paisiblement. 21 OCTOBRE 2007 06h00 : Comme petit déjeuner, Anisa nous a préparé du thé avec des biscuits. Nous réfléchissons à notre programme de la journée avec Pak Limbang, qui accepte de nous accompagner avec Nur ; outre son statut de commerçant qui va nous être bien utile, il a une bien meilleure connaissance du terrain et de la population locale que Nur. 8h00 La pirogue est chargée de bidons de pétrole, juste de quoi, pourtant, faire un aller-retour sur un bras de la rivière. Nous serons de retour à Sawa ce soir, nous assure Pak Limbang. Nous prenons des produits de première nécessité en vue d’un troc et par précaution quelques vivres pour nos besoins personnels, ainsi que, prudents, des bâches en cas de pluie.
12h00 A notre arrivée à Ojakapis, le temps nous est clément : pas de pluie. C’est un petit village d’une centaine d’âmes, situé juste au bord de la rivière ; les cabanes, qui servent d’habitations, sont très délabrées et le « jeu » (la maison des hommes) est vraiment en piteux état.
Quelques enfants et adolescents, la morve au nez, dépenaillés, très maigres et pour certains estropiés, nous accueillent sur la berge. Je leur explique que nous sommes ici à la recherche de témoignages de l’art asmat et que nous serions ravis d’acheter ou d’échanger, contre de la nourriture, tout objet qu’ils possèderaient et utilisent dans leur vie quotidienne. Mais le chef de clan, ainsi que la plupart des hommes mûrs et leurs femmes, sont absents du village, partis dans la forêt, les hommes pour chasser et les femmes pour tailler les sagoutiers et en récolter le contenu, le sagou, base de leur alimentation.
Tous refuse de l’argent ; Sawa étant située à une ou deux journées de pirogue à la rame de tout commerce, ils préfèrent bien sûr échanger ce qu’ils possèdent contre de la nourriture et du tabac.
On nous apporte aussi des arcs et des flèches, des couteaux en os de casoar, des plats en bois sculpté, des lances en bois de fer très solides, utilisées pour la chasse au crocodile ou au sanglier.
14h00 Le village n’a plus rien à nous proposer et nous décidons de redescendre la rivière pour rendre visite au village d’aval suivant, Irogo 15h00 Irogo est un village à peine plus grand que Ojakapis.
Nous quittons Irogo une heure plus tard, la pirogue déjà à moitié pleine d’objets déposés en vrac en son milieu; le rangement se fera plus tard à Sawa. 17h00
Arrivée à Esmapano ; rencontre classique avec le chef de la tribu dans le « jeu ».
Peu de choses à acheter dans ce village bien moins accueillant que les deux précédents, les prix annoncés étant exorbitants. Nous essayons de négocier, mais plus nous négocions à la baisse, plus les papous haussent leurs prix.
Jugeant la situation sans issue, je remercie gentiment mes hôtes, mais l’atmosphère se dégrade et devient vite hostile ; je sens que nous devons quitter très vite le « jeu » et le village. Les Asmat, furieux de nous voir partir sans rien acheter, bloquent, par manière de rétorsion, l’issue du « jeu » et nous demandent, en guise de droit de visite, 500 $. Nous arrivons finalement à nous extraire de cette maison des hommes pour une somme de 20 $. 17h45 Non échaudés pourtant, nous faisons halte au prochain village en aval, Weo ; tribu, contrairement à la précédente, très accueillante. Peu de choix de sculptures, hélas, mais le chef, qui en est vraiment navré, nous promet de mettre son village à la sculpture avant notre prochain passage dans quelques mois et de nous livrer de belles pièces.
Nous devons rentrer à Sawa; c’est la pleine lune, heureusement, et le ciel est dégagé. Le seul inconvénient récurrent sous ces climats, ce sont les moustiques, qui nous dévorent et nous attaquent d’une manière insupportable.
La pirogue avance lentement, car la rivière est dangereusement truffée de troncs d’arbres flottants. Cette pirogue et son moteur hors-bord Yamaha de 40CV sont âgés de plus de vingt ans ; il faut donc les ménager, pour éviter de chavirer dans une eau boueuse infestée de crocodiles, aussi présents qu’invisibles.
20h00
Il pleut à torrent, ce qui est très favorable à une survie dans cette jungle hostile. Des dizaines de fûts ont été installés tout autour de la maison et l’eau de pluie qui tombe sur le toit est récupérée par des gouttières dirigées vers ces fûts. Plus la maison est grande et son toit plat, et plus on récupère d’eau.
22 OCTOBRE 2007 06h00 :
Ce matin, nous décidons de retourner à Weo, du fait d’une arrivée tardive, la veille, et de l’accueil chaleureux des villageois. D’autant plus qu’hier nous n’avons pas pu rencontrer tous les villageois, car bon nombre d’entre eux étaient dans la forêt. Une fois le plein de vivres fait, nous reprenons notre périple fluvial en pirogue.
Une centaine de mètres avant notre arrivée, des dizaines de pirogues, chargées d’hommes, simulent une attaque de part et d’autre de la rivière. Nous avançons vers la rive droite et les villageois, en tenue traditionnelle et peintures de guerre, dansent et chantent sur les pirogues, tirant des flèches en l’air.
« Bienvenue à Pupis » nous dit le chef du village, en nous montrant le chemin, à travers un terrain boueux sur lequel sont posés des troncs d’arbre en guise de passerelle, et en nous menant à la maison des hommes. Toute la tribu suit dans un brouhaha assourdissant sur un rythme de danse frénétique. Impossible à imaginer !
19h00 Sawa : nous débarquons toute notre marchandise chez Pak Limbang et rangeons l’intérieur de la pirogue d’une façon logique et claire, afin d’y gagner de la place, car il nous reste encore quelques villages à visiter avant notre retour à Agats. 23 OCTOBRE 2007 6h00 Aujourd’hui, Pak Limbang ne se joindra pas à nous et nous n’aurons quasiment pas de vivres embarqués dans la pirogue, car les villages que nous ciblons sont proches de Sawa et leurs habitants peuvent accéder rapidement par leurs propres moyens au « kios » de Pak Limbang. Le village d’Erma sera notre première étape. Il est situé en face de Sawa, sur la rive gauche du fleuve. Représentations d’ancêtres soigneusement dissimulées dans le « jeu », ce sont des sculptures de taille moyenne qui ne prennent pas beaucoup de place dans la pirogue et qui sont typiques de ce village. Nous ne nous encombrons pas d’objets similaires à ceux déjà acquis dans les précédents villages.
16h00 Le temps se gâte et nous décidons de rentrer, après avoir pris soin de couvrir notre marchandise avec des bâches. Sliman et moi, sommes recroquevillés à l’avant de la pirogue dans une minuscule place restante : il va falloir se serrer pendant quelques heures encore, le temps d’arriver à Agats.
19h00 Nous arrivons à marée basse devant le quai de Baitopis. Il nous est de ce fait impossible d’accoster près de la maison de Nur. Nous ne sommes qu’à quelques mètres du bord et il nous faut pourtant marcher sur le terrain vaseux et glissant qui mène à une des chambres que Nur nous loue comme entrepôt. Avec l’aide de jeunes gens, nous déchargeons toute notre cargaison, non sans casse, car il fait nuit noire, et nous nous enfonçons dans la vase jusqu’aux genoux. Le déchargement nous prendra plus de trois heures, mais nous devions absolument le faire ce soir. Fatigués et après une bonne douche, nous ne tardons pas à aller nous coucher. 24 OCTOBRE 2007 05h00 La nuit a été agitée ; les rats nombreux dans les villages asmat et principalement à Agats, n’ont cessé de nous taquiner.
Après une journée passée à emballer tout notre attirail dans de la toile plastique tendue et cousue, nous entamons une bonne bouteille de Brandy, que Nyoman est venu gentiment partager avec nous. 25 OCTOBRE 2007 5h00 : Dix jours que nous avons quittés Bali, une éternité ! Dix jours bien remplis, où nous sommes passés de la civilisation contemporaine à presque l’âge de pierre. Quel choc culturel ! Nous chargeons la pirogue de quelques vivres, de pétrole et de bâches avec la ferme intention de continuer notre quête de trésors asmat, mais dans l’est d’Agats cette fois. Après avoir exploré, ces derniers jours, les villages de trois rivières (Pomatsj, Jerep et Wasar), qui correspondent au style asmat nord-ouest, il est temps de nous intéresser au style asmat central.
Pour cela, nous remontons quelque peu la rivière Asewetsj et empruntons un bras de rivière transversal, le Jer, qui la relie à rivière Siretsj. Notre première escale est le village de Warse, où nous ne récupérons que peu d’objets, la plupart de villageois étant partis à la chasse dans la forêt.
17h00 Notre retour à Atsj se fait sous une pluie torrentielle. Quand il pleut chez les Asmat, ce n’est pas de la rigolade ; mais après un soleil brûlant, il faut bien avouer que ça rafraîchit bien ! Aidés de Nur et d’Aris, nous nous empressons de décharger la marchandise à l’abri dans le hall du petit hôtel, dont nous sommes actuellement les seuls occupants. 26 OCTOBRE 2007 6h00 Un petit café pour bien démarrer la journée et nous filons au bureau de police y déposer une photocopie de notre feuille de route. Notre embarcation à nouveau prête à naviguer, nous faisons route, sous l’habituelle petite pluie fine, qui devrait se dissiper dans la matinée, vers Jaosakor , situé sur un affluent droit de la rivière Sirets, le Sor. Nous sommes accueillis dans la tribu par quelques adolescents et de nombreux enfants, qui nous mènent à la case du chef, à qui j’offre, comme à l’accoutumée, des provisions et du tabac. Le village, placé au bord d’une large rivière, subit le passage fréquent de navires marchands asiatiques en quête de « gaharu *», un bois précieux qui se vend essentiellement en Chine et en Thaïlande.
Cette résine très odorante et riche en molécules complexes est la réponse immunitaire du bois vivant à l’attaque d’un champignon parasite, le mycète « parasitica de Phialophora ».
Les aquilarias, surexploités en Asie du sud-est depuis les années 70, sont menacés aujourd’hui de disparition. Ce bois, extrêmement rare, a vu ses prix s’envoler. D’où une prospection des asiatiques vers de nouvelles forêts, dont celles de l’Irian jaya. Autrefois, on n’abattait que les arbres parasités ; aujourd’hui, on coupe aussi des arbres sains pour vendre, en poudre ou en copeaux, de l’ersatz de bois d’agar de très mauvaise qualité. L’activité essentielle de la plupart des hommes de Jaosakor tient désormais dans la recherche forestière de ce « gaharu » et plus personne ne semble s’adonner à la sculpture. Cette pratique est nocive à double titre : - Elle détourne les Asmat de leurs activités quotidiennes traditionnelles, comme la sculpture, d’où une acculturation probable dans l’avenir. - Elle entraînera une déforestation sauvage de certaines espèces par suite de coupes injustifiées d’arbres sains par facilité et esprit de lucre. Nous quittons le village, bredouilles, et continuons vers l’est. J’insiste auprès de Nur et Aris pour qu’ils nous conduisent vers des endroits plus retirés avec peu de passages, où nous aurions plus de chance de trouver des choses intéressantes.
Nous continuons vers Awok, construit au confluent des rivières Siretsj et betsj ; et c’est toujours la même déception dans notre collecte. Je réitère ma demande auprès de Nur pour qu’il change de cap et nous fasse sortir de cette rivière, où tout le monde cherche du gaharu. Nur m’affirme que nous aurons peut-être plus de chance à Fos, en face sur la rive opposée, village ressemblant pourtant plus à une colonie indonésienne qu’à une tribu asmat. Sur la berge, une jeune femme attend avec un sac à la main. Aussitôt à quai, Aris se dirige vers elle et l’a fait monter dans la pirogue sans rien nous dire. Je ne mets pas longtemps à comprendre qu’il s’agit de sa fiancée et qu’il nous a fait faire tout ce chemin dans le seul but de la ramener. Je ne dis rien et descends à terre pour aller aux nouvelles. Je discute avec un villageois en train de trier du « gaharu » avec sa femme. Il me confirme que dans cette région je ne trouverai aucune sculpture et qu’il n’y a personne au village ; tous les habitants sont dans la forêt à la recherche de « gaharu ». Je retourne à la pirogue, très déçu de la conduite de Nur et d’Aris. Ce n’est pourtant pas le moment de se froisser avec eux. Je leur demande alors de retourner sur Atsj, car il est déjà 16h00 et il serait plus judicieux de rentrer avant la tombée de la nuit. 18h00 Nous arrivons à Atsj, amers de cette journée peu productive et contrariés d’avoir été dupés ; notre feuille de route touche à sa fin. C’est décidé, nous rentrerons à Agats dès demain matin. 27 OCTOBRE 2007 11h00 Notre retour à Agats se fait dans un silence pesant. Nous avons brûlé beaucoup de pétrole pour une récolte d’objets dérisoire. Le seul contact positif a été le village d’Amanamkaï, où nous reviendrons à notre prochain voyage, c’est certain. Apres avoir déchargé la pirogue, nous entamons le nettoyage et l’emballage de nos précieux objets. Nasir, l’expert en emballage, nous a rejoints. C’est un homme serviable et très volubile. Il nous raconte anecdote sur anecdote, car il connaît bien la région et ses habitants ; une vraie partie de rigolade ! On en avait bien besoin. En fin d’après midi, nous passons demander à Franck, le chef de police, une extension de notre permis de visite. Il est désolé, mais refuse, car il ne veut pas prendre la responsabilité d’une telle extension. Il nous suggère de nous rendre à Timika pour en obtenir une nouvelle: cela ne nous arrange pas, car, outre le fait que cela nous occasionnera des frais supplémentaires, les avions sont rares et nous allons perdre du temps.
C’est décidé, quelques jours à Timika nous changeront les idées et l’épiderme. 18h00 Nasir nous informe que, par chance, demain matin il y a une probabilité pour que deux avions venant de Merauke et faisant route vers Timika passent à Ewer. Il faut tenter d’y avoir deux places. 28 OCTOBRE 2007 8h00 Il a plu des cordes toute la nuit et il en pleut encore ce matin. Les deux avions pourront-ils décoller de Merauke dans ces conditions? C’est d’autant plus incertain que se posera également le problème de l’atterrissage sur le terrain détrempé d’Ewer, qui n’est qu’une mince bande de gazon sur laquelle ont été posées des tôles. 11h00 La pluie cesse par miracle, aussi rapidement qu’elle avait démarré la veille. Confiants, nous filons aussitôt vers le port d’Agats, d’où partent les taxis « speed-boats » pour la piste d’envol d’Ewer ; malheureusement nous arrivons trop tard et tous sont déjà partis.
Le prix du billet a doublé et nous n’avions pas prévu cela. Plus assez d’argent et impossible de négocier à notre grande surprise. Sur le champ, Franky nous propose de nous prêter les 30 $ manquants, ce qui nous permet de régler nos billets ou plutôt notre droit de monter dans l’avion, car aucun billet n’est fourni. Franky a vraiment été charitable dans cette affaire et nous ne l’oublierons pas. L’avion ne reste que quelques minutes sur la piste ; y embarquer tient du folklore car, dès l’ouverture de la porte de l’appareil, tout le monde se rue et, les arrivants à peine descendus, ceux qui veulent y monter se jettent sur la passerelle dans une grande bousculade, tout cela au milieu des porteurs de bagages et des badauds, qui essaient de vous soutirer de l’argent au passage. Une vraie foire d’empoigne !
Finalement, tout le monde prend place dans l’avion et, une heure plus tard, nous atterrissons à Timika. N’ayant plus que quelques centimes en poches, nous décidons de gagner, sur deux mobylettes, l’hôtel que nous occupions lors de notre première arrivée, l’hôtel INTSIA, qui devra d’ailleurs régler la course. Vers 15h00, nous nous rendons à la banque juste avant sa fermeture et retirons suffisamment d’argent pour la suite de notre expédition chez les Asmat. Nous passons le reste de l’après-midi à l’hôtel, en compagnie de son patron, l’architecte balinais Made, qui nous fait découvrir une superbe pièce de sa collection : un sabre japonais de la deuxième guerre mondiale. Ce sabre aurait appartenu à un officier japonais, qui périt sur l’île de Biak en 1945. Le sabre, détenu depuis par un indigène de l’île, a été offert à Made en échange de services rendus à sa tribu. Le soir venu, nous rendons une petite visite à Kall MULLER, qui nous avait promis la dégustation d’une liqueur digne de ce nom. 29 OCTOBRE 2007 Ce matin, nous changeons d’hôtel, car nous préférons résider dans un hôtel plus central. Nous descendons au LAWAMENA, hôtel où séjournait Kall MULLER et où je suis déjà descendu moi-même lors d’un précédent voyage. Il est un peu moins confortable que l’INTSIA, mais beaucoup moins cher. Kall MULLER est déjà en route pour la région asmat ; peut-être le croiserons-nous là-bas !
Une heure de trajet, pour nous entendre dire que l’officier chargé des feuilles de route est en déplacement à Timika et qu’il ne sera de retour à son poste que demain matin : rageant ! Nous reprenons nos motos taxis et, après 10 minutes de route, une pluie torrentielle s’abat sur nous ; en quelques secondes, nous sommes trempés. Nous nous arrêtons finalement sous un abri. Deux heures plus tard, la pluie cesse et nous tentons de reprendre notre route ; malheureusement, la moto taxi de Sliman ne redémarre pas, les bougies ont pris l’eau. Après une demi-heure d’efforts à pousser la moto, celle-ci daigne redémarrer. Nous arrivons à l’hôtel trempés. C’est aussi ça l’aventure en terre asmat ! Nous profitons de l’après-midi pour nous reposer de toutes ces émotions. Le soir, nous redégustons « un coto Makassar», la spécialité du Sulawesi que l’on avait déjà tant appréciée le 15 octobre dernier. 30 OCTOBRE 2007 8h00 Nos deux motos taxis nous retrouvent à l’hôtel, les bureaux de police ouvrant à 9h00, autant être les premiers. Arrivés à Kuala-Kencana, nous obtenons, en quelques minutes, notre feuille de route. Nous faisons alors connaissance avec Etienne, un plaisancier français, propriétaire d’un magnifique « phinisi* », qui, lui aussi, est venu chercher une feuille de route pour emmener une équipe de touristes visiter les Korowai. Il nous propose de ne pas hésiter à monter à bord de son navire pour boire un verre si d’aventure nous le croisions dans les parages. *Le « phinisi » est un voilier traditionnel indonésien, en bois (bois de fer), à très faible tirant d’eau, que les Bugis, peuple de la mer (sud Sulawesi) utilisaient autrefois comme navires marchands pour acheminer le fret d’îles en îles. Ils sont désormais construits (toujours majoritairement dans l’île de Sulawesi, aux chantiers navals de Tanah Beru notamment) ou reconditionnés, spécifiquement pour la croisière. Finalement, nous sommes de retour avant midi à Timika. Nous en profitons pour faire quelques achats : crème solaire, lunettes de soleil, chapeaux, vêtements de pluie et bottes en caoutchouc. Soucieux de la santé de nos guides, nous achetons même quatre sets de vêtements de pluie. En possession de notre feuille de route, nous allons illico à l’agence Merpati réserver deux places sur le prochain vol pour Ewer. 31 OCTOBRE 2007 Nous voila inscrits sur la liste d’attente pour le vol du premier novembre! La journée se passe tranquillement à l’hôtel LAWAMENA : nous profitons du temps pluvieux pour nous reposer et préparer notre prochaine expédition chez les Asmat. 1er NOVEMBRE 2007 Nous arrivons à l’aéroport à 9h30, mais comme d’habitude nous ne décollerons qu’à 13h00.
Arrivée à Ewer sous la pluie, pour ne pas changer. Mais c’est la saison ! Nur et Aris sont venus nous chercher avec leur pirogue. Arrivés chez Nur, nous avons l’heureuse surprise de constater qu’en trois jours Nasir a déjà emballé tout notre trésor, ayant même réalisé des caisses en bois pour les objets volumineux et fragiles. Durant notre absence, Nur semble par contre avoir changé d’attitude à notre égard et se révèle plus intéressé. Sur les quatre jerricans de pétrole que nous avions en stock, il en a déjà utilisé deux pour son usage personnel et nous réclame encore 100 $ de prime pour le dernier voyage effectué. Comme nous utilisons sa maison comme base de travail, il nous est difficile de refuser son diktat. Bien mieux, il refuse désormais de nous accompagner dans nos sorties futures. Finalement, c’est son oncle Nasir qui prendra la relève, d’autant qu’il habite le village de Baitopis, tout près de chez Nur.
02 NOVEMBRE 2007 La pirogue est prête et Nasir, qui, comme tous les Bugis en territoire asmat, a un petit « kios », l’a chargée des provisions qu’il se fera une joie de vendre aux tribus chez lesquelles nous distribuerons notre argent en échange d’objets art asmat. Le voisin de Nasir, un indigène du nom de Jacob, nous rejoint sur la pirogue avec un énorme « tifa », apparemment très ancien ; il veut nous le vendre, je lui promets de l’examiner de plus près dès notre retour, car maintenant il est trop tard, nous sommes prêts à partir.
Chez Pak Limbang, à Sawa, nous nous arrêtons un instant le temps de nous restaurer, ravis de le retrouver avec sa fille. 13h00 Nous reprenons notre chemin, en remontant vers l’amont la rivière Pomatsj en direction de Mbu Agani ; l’accueil y est fruste et nous restons sur la berge pour effectuer nos achats. Il y a peu de villageois et le chef du village est absent : pas question pour nous de rentrer dans la maison des hommes, où nous avons de forts risques de nous faire racketter. Au bout d’une demi-heure, nous reprenons notre progression, qui va durer trois heures.
Notre arrivée à la tribu de Momogo est aussi plaisante qu’à Pupis : des chants, des danses et des cris de joie dans tout le village. Toute la population est là pour nous accueillir. Avec l’accord du chef du village, nous décidons d’y passer la nuit : ce sera dans le « jeu » avec tous les célibataires du village.
Nasir, malin comme un bugis, a fait monter toutes ses provisions dans le « jeu », mais évite bien de les montrer. Il compte bien, suite à nos achats de demain matin, que les villageois argentés lui achèteront tout son stock. Ca n’est pas le moment de dévoiler les denrées au risque de les distribuer gratuitement, mais vu qu’il n’y a ni lumière, ni casserole dans la maison des hommes et que personne ne semble vouloir dîner, le pot aux roses ne risque pas d’être découvert.
03 NOVEMBRE 2007 05h00
Il y a huit feux allumés dans cette immense case et quelques hommes sont en train de cuisiner le sagou. Ca n’est pas terrible comme petit déjeuner, mais cette nourriture de base pour des affamés serait mieux que rien. Or, personne ne nous invite à sa table, c’est du « chacun pour soi ». Un exemple ? La place, que j’ai occupée cette nuit pour dormir avec les puces, appartient à un jeune sourd-muet, qui me fait vite comprendre, malgré son handicap, que je dois la lui régler, ce que je m’empresse de faire avec un petit billet.
On nous présente des costumes de diable (Jipae), des statues « Umu », des boucliers, des colliers en dents de chiens, des arcs et des flèches, etc.…
Il paraîtrait qu’à Jakarta tout se vend à des millions de roupies et moi je n’en propose que des centaines de milliers. Certains sont furieux. Les discussions entre ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas vont bon train. Certains, plus malins que d’autres et ayant apparemment voyagé de par le monde, proposent de clore les débats et de ne rien nous vendre, en attendant des touristes plus fortunés. Malheureusement, ici il ne passe des touristes qu’une fois l’an et la plupart d’entre eux ne veulent pas s’encombrer de boucliers ou de statues de deux mètres de haut.
Les querelles dans le « jeu » vont bon train et, voyant que la situation est dans une impasse, je décide discrètement de m’éclipser. Je demande à Nasir de remballer toute sa marchandise et de tout charger dans la pirogue en vue d’un départ prématuré, avant que les choses ne se gâtent. Plusieurs villageois nous suivent ; ils refusent que nous partions : eux veulent des provisions ; moi je leur dis que je veux des statues, mais à un prix correct comme dans les autres villages. Ils sont furieux et nous demandent de rester jusqu’à ce que des touristes fortunés arrivent et leur achètent leurs objets aux prix demandés. C’est insensé, mais je sais qu’il n’y a plus moyen de le leur faire comprendre, car le papou est têtu. Alors avant qu’ils ne nous pillent, il nous reste la fuite.
A Mbu Agani, nous prenons un bras de rivière transversal, qui nous mène à la rivière Unir, où nous trouverons le village de Tomor en amont; la remontée de la rivière est longue et laborieuse. A plusieurs reprises, nous pensons avoir fait fausse route, puis soudain, après plusieurs heures de navigation, un village est en vue : c’est bien Tomor. Nous sommes épuisés par cette journée passée sur la pirogue et la nuit commence à tomber ; il nous faut la passer ici, une fois de plus, rien à manger, à part quelques biscuits. 04 NOVEMBRE 2007 05h00
Les villageois nous proposent leurs babioles ; malheureusement nous ne trouvons rien ici d’intéressant et les prix demandés encore plus délirants. Pas question d’acheter quoi que ce soit juste pour faire plaisir aux villageois, qui n’ont absolument aucune notion de l’argent. Ils en veulent, un point c’est tout. Et si on ne leur en donne pas, ils sont furieux. Nous montons dans la pirogue, jetons des provisions aux enfants et nous nous en allons. Il nous faudra naviguer toute la journée sur la rivière Unir (autrefois Lorentz) pour atteindre le village de Jeniseko, dernier village asmat d’amont avant les tribus Yali de la montagne.
05 NOVEMBRE 2007 05h00 Dès le lever du jour, nous entamons une lente descente de la rivière Unir en direction des tribus Ti, Sagapu, et Monu, villages que nous avions longés lors de la remontée de la rivière, sans nous y arrêter. On y récolte quelques pièces par-ci, par-là, juste de quoi remplir la pirogue.
Vers huit heures, nous arrivons enfin à l’embouchure du fleuve Unir après 110 kilomètres de descente.
Sliman, toujours en figure de proue à l’avant de la pirogue, reçoit, à chaque vague, un bon seau d’eau sur la tête. Petit à petit, nous nous approchons des points lumineux : ce sont les lumières de deux navires, l’un essayant de gagner la haute mer et l’autre, plus gros, s’y trouvant déjà.
Ce bateau, plus illuminé, nous semble d’un bien plus fort tonnage que celui qui s’est échoué ; on se demande si ce n’est pas le navire des riches américains que Kall MULLER a accompagnés à Momogo ; il nous avait dit que le bateau était gros et que, de ce fait, il devrait rester au large. Nasir nous propose d’essayer de le rejoindre. Mais, dans l’obscurité, on ne se rend pas bien compte de la distance qu’il nous faudrait parcourir.
Etonnant que ce soit le bateau de Kall, qui nous avait bien dit que le navire avait un trop fort tirant d’eau pour s’aventurer si près d’Agats ! Nous sommes maintenant dans son sillage et nous essayons de nous en rapprocher au maximum, mais il avance vite. Quelques instants plus tard, nous distinguons bien sa silhouette et il nous semble que c’est plus un petit paquebot qu’un voilier. Arrivés à sa poupe, nous lisons enfin son nom : « KELIMUTU ». Grosse déception ! C’est le navire qui fait la navette de passagers entre le Sulawesi et la Papouasie. Il ne faut pas espérer boire un p’tit coup sur ce navire musulman ! Nous arrivons enfin devant le petit port d’Agats, c’est marée basse. Il va encore falloir affronter la vase jusqu’aux genoux et porter toute notre marchandise sur cinq cents mètres jusqu’à chez Nasir. Nous embauchons des porteurs et rapatrions tout le matériel en moins d’une heure.
06 NOVEMBRE 2007 Aujourd’hui, nous décidons de longer la côte vers le sud jusqu’à l’embouchure du fleuve Sirets, puis de rejoindre la rivière Jiwa qui n’est accessible qu’à marée haute, pour gagner le village de Biwar Laut.
Nous arrivons à Biwar Laut à 10h00 ; nous sommes accueillis par le chef du village, qui nous mène à la maison des hommes. Je lui remets le paquet coutumier habituel qu’il accepte, mais trouve bien maigre.
Il me demande de l’argent, et pas qu’un peu : 100 $ feraient l’affaire, selon lui. Ce serait le prix normal à payer pour quiconque voudrait entrer dans son village. Après maintes palabres, je m’acquitte d’un droit d’entrée de 20 $, pour m’apercevoir que je n’aurai rien de plus en échange, sinon la vision d’une vieille case cent fois vue. Car ces Asmat n’ont absolument rien ou plus rien à me vendre ; ils ont compris, malins, qu’ils n’avaient plus besoin de travailler ; pour avoir de l’argent, il leur suffisait de rançonner le visiteur !! Nous quittons Biwar Laut, même pas étonnés par ce racket, car habitués maintenant à ce genre de comportement qui, s’il n’est pas encore généralisé, tend à se développer.
Nous remontons vers le nord en longeant la côte et pénétrons dans la rivière Bow, pour arriver au village d’Owus. Nous y sommes heureusement bien accueillis et y découvrons beaucoup d’objets à acheter.
Les négociations sont rapides et tout le monde y trouve son compte ; dans ce voyage, Nasir n’a pas apporté de provisions à vendre, car ces villages sont assez proches d’Agats.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à Per, sur la rivière Mani, un village côtier bien connu des amateurs d’art pour ses sculpteurs renommés comme Thomas OMANERPAK ou LAZARUS. Des photos de leurs chefs d’œuvre occupent les pages de plusieurs ouvrages sur l’art Asmat. Thomas nous reçoit chez lui et aussi dans la maison des hommes : c’est une vieille case endommagée, où sont entreposées les statues. Un nouveau « jeu » est en cours de construction. En entrant dans cette case délabrée, mon pied passe à travers le plancher vermoulu, qui m’entaille la jambe ; il ne manquait plus que ca ! Thomas a vendu de nombreuses statues lors de la dernière vente aux enchères à Agats, mais nous lui achetons néanmoins une dizaine de pièces, qu’il a gardées chez lui. LAZARUS nous propose également des pièces, que je trouve tout aussi authentiques, mais moins originales. Le soleil va bientôt se coucher et nous devons quitter nos nouveaux amis. Nous nous dirigeons vers Jepem, sur la rivière Jomat, un village juste avant Syuru, où nous passerons la nuit, car c’est marée basse, comme à Agats, et on en a marre de décharger la cargaison dans la vase. Nous ne rentrerons que demain matin. 07 NOVEMBRE 2007 Nous ne trouvons absolument rien à acheter à Jepem ; alors, sans plus attendre, nous prenons la destination d’Agats.
08 NOVEMBRE 2007 03h00 Le départ est nocturne, car un grand périple nous attend aujourd’hui. Nous ne prenons même pas la peine de déjeuner. Mokhtar, qui nous accompagne, est un Bugis, né justement à Basim dans le Pantai Kasoari, qu’il a parcouru de long en large toute sa vie ; il en connaît chaque recoin et chaque tribu. Il travaille pour la « Fondation pour le développement du peuple asmat » ; serviable, il a sa disposition une grosse pirogue qu’un ami lui a loué à un très bon prix. L’idéal ! 12h00 Notre première escale, sur la rivière Fajit, sera d’ailleurs à Basim chez son père, qui tient aussi un « kios » ; il nous prépare un bon déjeuner, car nous sommes à jeun depuis la veille. Les gens de ce village sont tous très accueillants et se pressent déjà chez le père de Mokhtar pour nous vendre leurs objets d’art. Mokhtar leur explique que nous devons d’abord nous rendre plus haut, en amont, dans d’autres villages, tant que la marée est favorable, et que nous examinerons leurs pièces à notre retour. 13h30 Nous voilà en route pour Buepis, un village en amont de Basim, où toute une bande de nez percés par leurs « bipanes » nous accueille favorablement et nous propose des « salawaku » et autres objets à usage traditionnel.
Nous filons aussi vite que possible vers le prochain village, Naneu. J’y rencontre des jeunes, qui me cèdent de vieux « tifas » qu’ils tiennent de leurs aïeux, ainsi que de nombreux « salawaku ». Les membres de cette tribu ont l’air plus civilisé et c’est sans soucis que nous rentrons sur Basim, où nous ne resterons que brièvement. Car Mokhtar me propose de foncer droit vers le sud en longeant la côte jusqu’à Aorket, à l’embouchure de la rivière Ewt. 17h30
La pirogue touche à peine le rivage que les gens de la tribu se précipitent pour nous aider à amarrer. Mais cette plage, qui paraît de loin idyllique au coucher du soleil, est infestée de moustiques ; les autochtones eux-mêmes se frappent le visage et le corps pour les en chasser. C’est l’horreur ! Je sors mon arme redoutable, un flacon de lotion anti moustiques, et m’asperge le corps de cette potion magique. Plutôt trois passes que deux, car, même si les moustiques sont ridiculement minuscules, leurs piqûres sont terriblement douloureuses et irritantes. Le chef du village nous souhaite la bienvenue et me serre dans ses bras. C’est un vieil homme voûté, avec un énorme trou dans la cloison nasale. Les Bugis disent que, si un Asmat a le nez percé, c’est qu’il a déjà goûté à la chair humaine. Je veux bien le croire, mais je pense que ceux qui en sont dépourvu, en ont mangé tout autant. Je suis invité à pénétrer dans la grande case du village, mais vu la nuée de moustiques présents, je préfère répondre à l’invitation de Mokhtar, qui me propose d’aller chez son cousin, propriétaire d’un « kios » dans cette tribu. L’endroit sera plus confortable et surtout moins bruyant, car dans la maison des hommes, toute une ribambelle d’enfants est rivée devant un poste de télévision, dont l’électricité est fournie par un groupe électrogène. Quel raccourci anachronique ! Chez le cousin, on m’indique l’endroit de la douche et, une fois propre, je nettoie les plaies occasionnées par le grattage de mes piqûres de moustiques, qui commencent à s’infecter. Après m’être enduit tout le corps de lotion, je rejoins mes nouveaux amis. Ensemble, nous partageons un bon repas, composé de riz et de poissons frais ; ici le kilo ne coûte que 1000 roupies, peut-être l’endroit au monde où le poisson est le moins cher! Vers 20h00, les moustiques se font moins sentir et nous décidons de faire le tour du village, accompagnés de certains jeunes de la tribu. Nous installons une sorte de bivouac au bord de l’eau et allumons un feu pour éloigner les derniers moustiques, assoiffés de sang.
Sakai, malgré sa mine patibulaire, se révèle être très sympathique et très serviable ; il s’occupe du feu, remet du gros bois et attise les flammes durant toute la soirée, alors que ses camarades se contentent de jeter quelques brindilles, vite consumées. Sakai est apprenti sculpteur et me propose une statue de sa fabrication ; le travail n’est pas encore parfait, car le sculpteur manque encore un peu d’expérience, mais le prix correct de la pièce et la gentillesse du garçon me font céder à sa demande. Je ne vais d’ailleurs pas regretter ma bonne action. Voyez la suite : Ravi, Sakai me fait alors comprendre qu’il possède quelque chose qui pourrait m’intéresser encore plus. Très curieux de nature et flairant le bon coup, je lui assure que tout ce qui a trait à l’art asmat me passionne, même les chose les plus insolites, surtout les choses les plus insolites. Sakai s’éclipse dans la jungle alentour et revient une demi heure plus tard, les mains chargées d’un mystérieux paquet.
Sakai ne me cache pas que, malgré son relatif jeune âge, il a été cannibale ; il m’avoue volontiers que la chair humaine, qui a un peu le goût du cochon, est la meilleure des viandes qu’il ait jamais mangées et que c’est pour cette raison que ses ancêtres en ont consommées pendant des décennies.
En observant bien la patine, j’expertise qu’ils ont entre cinquante et cent ans, de vraies pièces de musée ! Je suis vraiment étonné de la formidable opportunité qui s’est présenté ce soir à moi : des crânes asmat authentiques d’une rare patine ! Sakai est visiblement content que cette surprise me plaise ; il est un des rares du village à conserver des crânes d’ancêtres et me promet de m’en apporter d’autres à l’aurore, notamment des restes de cannibalisme qu’il cache dans la forêt. Mokhtar, qui s’était heureusement absenté, durant ce laps de temps, pour visiter des amis dans le village, nous rejoint près du feu, ignorant la tractation. Il me propose de passer la nuit chez ses cousins dans une petite cabane, ce que j’accepte immédiatement. Pas question de dormir sur la plage avec tous ces moustiques ! Une moustiquaire m’attend dans l’abri. Malgré toute une série d’histoires, sur le cannibalisme et autres légendes à vous glacer le sang, racontées ce soir, je m’endors paisiblement. 09 NOVEMBRE 2007 01h00 Les cris suraigus d’une femme en colère réveillent tout le village ; je ne comprends pas les termes de l’échange verbal, car d’un village à l’autre, le dialecte est un peu différent. Mais le cousin de Mokhtar nous en assure la traduction immédiate. Il nous explique que cette villageoise a surpris son mari dans la couche d’une autre femme, alors qu’elle-même était dans les bras du mari de la maîtresse de son époux. Bien compliqué ! Tout le village, réveillé, on le serait à moins, assiste, sur les lieux, aux chamailleries des deux femmes, auxquelles participent aussi les deux maris. Chaque villageois prend parti. Le cousin de Mokhtar nous dit que, chez les Asmat, à la sexualité très libérée par tradition et polygames de surcroît, l’échangisme, bien qu’il soit théoriquement interdit de nos jours par le gouvernement de Jakarta, est une chose courante, dont la pratique est connue sous le nom de papitsj. Tout ceci n’empêche pas des petits accès de jalousie, qui peuvent se terminer dans un bain de sang. Mais, pour cette fois, les choses se calmeront au petit jour et il n’y aura pas de guerre au sein de la tribu. 05h00 Un discret cognement à ma porte, c’est Sakai qui vient me réveiller, car il connaissait le lieu de mon coucher. Il me propose de découvrir le reste de son trésor, avant que tout le village ne se réveille. Nous marchons environ vingt minutes dans la mangrove, en bordure de plage, vers l’est. C’est là que sont enterrés ses ossements. Nous mettons une heure à déterrer les crânes qui, soit dit en passant, ne semblent pas dater d’hier. Sakai les conserve depuis longtemps ; il les a, soit trouvés lui-même dans la forêt, soit obtenus par des proches. Il connaît l’importance que la culture asmat attache à la conservation de ces ossements, même si la loi indonésienne l’interdit formellement aujourd’hui et punit désormais le cannibalisme et la possession de tels trophées. Sakai doit penser inconsciemment qu’en me les confiant, moi l’amateur d’art asmat européen, ses crânes seront mieux protégés qu’in situ et témoigneront à jamais de la culture de ses ancêtres.
Mais vu son âge, Sakai n’a pas pu consommer ces hommes ; ou alors il devait être bien jeune. Fanfaronne t-il ? Nous déterrons tout ce que nous pouvons, pris par le temps, et retournons vers le village, avant que mes amis et tout le village ne s’inquiètent de notre absence. 7h00 Les villages d’Aorket et de Pirimapun, en face sur la baie, se sont réunis sur la plage, où est amarrée notre pirogue. On se croirait sur un marché populaire : chaque villageois attend, debout devant ses oeuvres, que j’en fasse le tour et choisisse ce qui me plait. Il y a de tout et il faut être patient pour trouver « chaussure à son pied » (ou comme diraient les Dani « koteka à son pénis »). Mais je m’apercevrai que la marchandise de qualité est gardée précieusement pour la fin et que les plus belles pièces ne me seront présentées, en catimini, que quelques heures après que j’aie souffert de la chaleur sur cette plage ensoleillée. Une fois mes achats réalisés, je prétexte de devoir partir avant la marée descendante. Mokhtar et Tinus, un jeune de la tribu, se chargent de tout embarquer sur la pirogue. Je dois aller remercier le cousin de Mokhtar pour son hospitalité. Je suis alors encadré par deux secrétaires de tribu assermentés, vêtus de leurs beaux uniformes municipaux : trop beaux pour être honnêtes, ces deux-là ! Ils veulent des sous, c’est certain. Tous deux s’assoient dans la cabane du cousin de Mokhtar et me présentent chacun un grand carnet, où je dois écrire mon nom et apposer ma signature, ainsi que, comme je le subodorais, le montant de la redevance que je suis prêt à leur payer. Je leur explique que je suis là uniquement pour récolter le fruit du travail des villageois et que mon argent ne va qu’aux villageois en échange d’un travail. Je ne cèderai pas à la prévarication. Ils se fâchent et menacent de saisir toute ma cargaison, si je ne leur verse pas 100 $ chacun. Etant opposé à toute forme de corruption et d’intimidation, je prétends ne plus avoir assez d’argent, car ayant tout dépensé avec les villageois ; il ne me resterait que 4 $ dans mon porte-monnaie. Je veux bien donner 2 $ à chacun. Et c’est tout ! Ils protestent ; pour couper court, je propose à l’un de prendre les 4 $ et à l’autre de lui abandonner ma lampe électrique. Ces prévaricateurs papous finissent finalement par céder. De retour sur la plage, je constate que la marée a bien baissé durant cet intermède et que notre pirogue est échouée. Il nous faudra plus d’une demi-heure, avec l’aide d’une dizaine de jeunes villageois vigoureux, pour la remettre à l’eau.
Nous nous enfonçons dans la mangrove ; la maison du chef est la dernière au bout de la grande allée centrale qui traverse tout le village, les maisons des femmes se faisant face à gauche et à droite. Le terrain est boueux en lisière de forêt et, une fois de plus, il faut garder son équilibre sur des troncs d’arbre posés sur la vase. Ma cheville convalescente ne m’y aide pas ! Finalement, me voici en présence du chef, à qui je remets le paquet coutumier. Je lui explique que je dispose de peu de temps et que j’aimerais qu’il réunisse tous ses villageois sur la plage avec leurs objets à me vendre. Je retourne aussitôt sur la plage, suivi des habitants, de plus en plus nombreux. Aussitôt, les « nez percés » me proposent des colliers en os humains. Je leur dis que tout l’art asmat m’intéresse, mais que le paiement se fera depuis la pirogue. Remonté à bord du bateau, je dois faire face à toute la population, qui me tend des tas d’objets. Je commence par les boucliers et les « tifas ». Mais je comprends vite, depuis l’affaire Sakai, que les hommes qui viennent se frotter à la pirogue avec des sacs en plastique, sans les ouvrir, ont sûrement des choses plus secrètes à me proposer. Je prends prestement les sacs et me retourne discrètement pour regarder leur contenu. Ce que j’y découvre furtivement est parfois morbide, mais intéressant pour un amateur averti. Je fais alors patienter les propriétaires de ces sacs jusqu’à la fin de mes transactions pour les objets les plus courants avant de négocier avec eux, me gardant bien de faire paraître au grand jour ces sacs bien dissimulés dans la pirogue. Le chef de la tribu nous rejoint et s’assied sur la proue de notre bateau. C’est un homme d’une quarantaine d’année, au teint pâle, à l’air intelligent, qu’accompagne un fils de 16 ans, qui se tient debout derrière lui. Le jeune homme a aussi le teint pâle d’un métis. D’une main, il tient un énorme « tifa », récent, mais digne d’un chef, et de l’autre, un superbe « salawaku ». Fier, presque dédaigneux, il ne se mélange pas à la foule et reste sagement derrière son père. Une fois que j’ai fini de payer et charger dans la pirogue tout ce qui m’a intéressé, je tends aux hommes, qui m’avaient remis discrètement des sacs en plastique, des billets. Je sais exactement qui m’a remis quoi et combien de crânes il y avait dans les sacs, car il s’agissait bien entendu de crânes. Certains crânes sont en parfait état et magnifiquement ornementés (cire d’abeille obstruant les orbites et parsemée de baies colorées de toutes sortes ou de coquillages), d’autres partiellement brisés et incomplets. Certains sont des crânes d’ancêtres et d’autres ceux d’ennemis tués et mangés. D’autres villageois me proposent aussi des colliers faits d’ossements humains, colliers sur lesquels je crois retrouver les morceaux manquants de certains crânes que je viens d’acquérir. Morbide ! Je me tourne enfin vers le chef du village et lui demande combien il veut pour le « tifa » et le « bouclier » ; même s’il ne m’avait pas dit qu’il en était le propriétaire, il était facile de le deviner. Il me sourit d’une manière ambiguë, mais ne me répond pas. La majesté du personnage et son statut valent bien que je lui propose le double de ce que j’ai donné aux autres villageois : il accepte et semble apprécier mon geste. Je dois maintenant m’en aller. Mais la foule reste très agitée autour de la pirogue, qui manque à plusieurs reprises de chavirer avec son contenu. Je hausse le ton auprès de certaines personnes, tout en gardant mon calme et un sourire poli. Certains ont vraiment l’air méchant avec leurs yeux rouge vif, injectés : je ne tiens pas à terminer comme le fils Rockefeller en 1961, peut-être dans un sac en plastique.
J’essaie, sans provocation, de faire une dernière photo de l’ensemble de la plage, mais des cris fusent aussitôt « Nous ne sommes pas des marionnettes !». J’aurais mieux compris « des sauvages ! ». Comme je tiens à respecter ces gens, j’obtempère et range illico mon appareil photo. Il en faut du sang-froid, du doigté et de la psychologie dans ces contrées ! 11h30 Nous naviguons toujours vers le nord et c’est, à une demi-heure de Kajerin, le village de Bajun à l’embouchure de la rivière Dere. Une fois sur la berge, je descends de la pirogue et demande aux personnes présentes, où je peux rencontrer le chef du village. Elles me répondent qu’il est à Basim. Je m’enquiers si il y a des objets à vendre ; quelques personnes m’en présentent, mais la plupart des hommes du village ayant accompagné le chef à Basim pour une cérémonie, je devrai me contenter de quelques boucliers et couteaux en os de casoar. 12h30 Nous gagnons alors Simsagar plus en amont du fleuve. 13h30 Nous accostons à un ponton, que je dois escalader pour y accéder, car la marée est maintenant vraiment basse. Je me rends à la case du chef, qui est sous la douche. Voila un papou propre au moins ! On me fait patienter à l’extérieur de l’habitation. Dès que le chef est disponible, je monte un petit escalier fait de branches, en essayant de ne pas perdre l’équilibre du fait de mon problème récurrent de tendon d’Achille. Concomitamment, au fur à mesure que je progresse dans la case, des hommes étalent, sous mes pieds, des nattes, une par une, jusqu’au chef, qui se tient majestueusement assis au fond de la case. Quel cérémonial ! Il était vraiment important qu’il prenne une douche et soit propre ! Je me crois dans la peau de l’ambassadeur de Perse en visite à la cour du Roi-Soleil……. si ce n’était le décor ! Je m’assieds en tailleur devant lui et lui remets l’habituel paquet coutumier. J’explique le but de ma visite, qu’il prend très au sérieux, et j’insiste sur le fait que, la marée descendant, je souhaite recevoir les vendeurs directement sur la pirogue. Il accepte et donne ordre aux hommes présents de rassembler les objets. Je me rends vite compte que tout le village connait déjà la raison première de ma visite et m’attend au ponton. Je m’empresse de retourner sur la pirogue, avant d’être submergé par la foule. Je demande que l’on m’apporte d’abord les « salawaku »: j’en récupère une vingtaine, aussi magnifiques les uns que les autres. La pièce la plus ancienne est celle du chef de la tribu, qui en a hérité de feu son père. Les négociations sont rapides et honnêtes pour chacun: pas de contestataires, ni de trouble-fêtes. Tout le monde a eu quelque chose d’intéressant à vendre et une somme d’argent correcte en retour. La pirogue, malgré son fort volume, est quasiment pleine. 15h00 Nous quittons le village dans le but de nous enfoncer plus profondément dans le territoire de Pantai Kasoari. Mais Mokhtar, avec sagesse, me suggère plutôt de retourner vers la mer, car notre réserve de carburant est faible et nous permet à peine un retour sur Basim ce soir ; d’autant plus qu’il est très difficile de trouver du pétrole à moins de 3 $ le litre par ici 15h30 Nous arrivons à Santambor, village côtier moins chaleureux que Simsagar, où je ne récolte pratiquement rien. Le chef du village, un grand maigre d’une trentaine d’années à l’air abruti, souhaite se rendre à Basim et nous demande s’il peut voyager à notre bord. La marée est maintenant à son plus bas niveau et on a du mal à emprunter le couloir qui permet de rejoindre la mer. Nous sommes à deux doigts de nous échouer sur la vase ; heureusement, le chef a le bon réflexe de prendre une pagaïe et de l’enfoncer dans la vase, afin de bloquer la pirogue. Instantanément, le moteur cale et Mokhtar mettra une bonne quinzaine de minutes pour le faire redémarrer et nous permettre de gagner la mer, mais sans nous être échoués. Le chemin vers Basim se fait sous la pluie. A Basim, le chef de la tribu de Santambor ne nous lâche plus ; il reste planté là, devant la maison du père de Mokhtar. Il a amené avec lui un petit sac de voyage et compte bien se rendre à Agats avec nous. Vu la charge de la pirogue qui est aux trois quarts pleine, nous ne pouvons nous permettre de prendre une quatrième personne en pleine mer avec nous. Après une heure de discussion, il finit par s’en aller Dieu sait où. 10 NOVEMBRE 2007 Après avoir dormi quelques heures, Mokhtar me réveille vers 6h00 du matin. Nous devons faire un saut, aujourd’hui, jusqu’à la tribu Buepis et la tribu de Naneu, puis rentrer sur Agats, la pirogue bien pleine. 9h30 A Buepis, , nous sommes reçus par toute une bande de « nez percés », qui n’ont pas grand chose à proposer, sinon des boucliers et des « tifas ». Qu’importe, selon une technique bien rodée et qui semble faire tâche d’huile chez les Asmat, le chef du village réussit à nous ponctionner de 50 $ comme droit d’entrée dans son village. Et sans boissons, ni spectacle proposés ! 11h00 Direction Naneu ; le chef se trouve à Basim. Ne restent que des jeunes qui m’accueillent et me proposent tout de suite de très beaux « tifas ». Ils disent m’avoir vu à Basim et être revenu à la hâte à Naneu récupérer ces « tifas », qui, indéniablement, appartiennent à leurs parents, voire à leurs grands-parents. Avaient-ils le droit de les vendre ? 13h00 La pirogue est bien pleine ; il me reste à peine suffisamment de place à l’avant pour m’y faufiler, protégé tout de même du vent et des embruns. J’enfile mes vêtements de pluie et nous filons vers Agats. Le trajet est long, car nous naviguons à contre-courant. Nous essayons bien de faire escale à Otsjanep et à Omandesep, mais la marée est à nouveau trop basse et il est impossible de trouver une passe, sans risquer de nous échouer ; nous abandonnons. La nuit arrive et nous sommes toujours en mer avec une lune noire : visibilité zéro. La mer commence à grossir; continuer dans ces conditions avec une pirogue aussi chargée serait suicidaire. La sagesse, c’est de se rapprocher de la côte afin d’y repérer un « bifak » (phonétiquement, un bivouac en papou), c’est-à-dire un abri que les Asmat construisent au bord des rivières ou sur la côte, afin qu’en cas de coups durs ils puissent s’y abriter. Il est 23h00 et nous en repérons un entre Omandesep et Biwar Laut. Nous y bivouaquons ; le vent souffle terriblement et, c’est le seul point positif, chasse tous les moustiques. Tinus a trouvé un crabe, qu’il s’empresse de faire griller sur le feu. Comme il me reste quelques biscuits, je propose, taquin, d’en faire un hamburger. « Big-mac ou Royal-cheese ?» : surenchérit Mokhtar. Nous éclatons de rire tous les trois, mais c’est finalement Mokhtar qui, sans procès, dévore le crabe sous le nez de Tinus. 11 NOVEMBRE 2007 3h00 Je me réveille en sursaut, dévoré par les moustiques ; le vent s’est arrêté de souffler et les moustiques sont sortis de leurs abris, attirés par la chaleur de nos corps. Nous remontons illico presto dans la pirogue et reprenons la mer, encore un peu agitée. Je me recroqueville toujours à l’avant, essayant de me rendormir, en évitant les embruns. A Basim, le père de Mokhtar m’a fait cadeau d’un bébé cacatoès, trouvé égaré dans la forêt, ainsi que d’un perroquet blessé à l’œil et à la patte par un chasseur. Je les ai mis dans deux cartons différents, que j’ai recouverts d’une bâche. Ils semblent apeurés, mais toujours en bonne santé. Ca me rassure ; je m’accroupis dans la pirogue en faisant attention de ne pas les écraser et je m’assoupis, bercé par le mouvement des vagues. 07h00 A l’arrivée dans la baie d’Agats, la mer est haute et nous pouvons facilement accoster au quai, à peine à cinquante mètres de la maison de Nasir. Une fois à terre, Mokhtar, exténué, attache le bateau et rentre chez lui, nous laissant en plan sans explication. Aidés de Tinus et de Sliman venus nous accueillir, nous déchargeons la cargaison sous une pluie devenue battante ; nous devons faire diligence si nous ne voulons pas détériorer les objets récoltés, surtout les « salawaku », qui risqueraient de perdre leur magnifiques couleurs rouge et blanche. En une demi-heure, tout est à l’abri chez Nasir. Nous sècherons les pièces mouillées sur le quai dès que les rayons du soleil apparaîtront.
Pak Sam m’explique que le temps presse, car il faut dix jours de mer pour arriver à Bali ; il est impératif de lever l’ancre aujourd’hui pour être dans les temps. Nous négocions un tarif raisonnable pour le transport de mes marchandises. Le coût reste néanmoins élevé, vu le peu de finances qu’il me reste. Mais je n’ai pas le choix et c’est une trop belle opportunité à ne pas laisser passer. Pak Sam me propose d’accompagner le navire, afin de veiller à son arrivée dans les temps à Bali. Il s’occuperait de toutes les formalités d’embarquement et autres paperasseries administratives coûteuses et inutiles, qui me prendraient plusieurs jours pour leur obtention. J’accepte d’autant plus volontiers qu’en m’évitant encore des frais d’avion pour le retour jusqu’à Timika, puis Bali, le coût devient plus acceptable. L’affaire est conclue. Je file au marché avec Mokhtar, venu nous rejoindre chez Sam, et nous achetons quatre bouteilles de Brandy, quelques légumes et du citron ; le reste, nous le prendrons chez Nasir. 14h00 De retour chez Nasir, Mokhtar et Nur me proposent leur long boat respectif pour acheminer la marchandise sur le navire marchand, au mouillage dans le port. Quatre bonnes navettes seront nécessaires pour tout acheminer ; afin d’accélérer le chargement, nous embauchons huit coolies. Nasir nous prépare, dans des cartons, les vivres nécessaires pour dix jours de croisière. 16h00 Ouf ! Toute notre marchandise est désormais proprement rangée à bord du navire et nos affaires personnelles dans la cabine du capitaine, que nous partagerons à quatre : Buddin, Endi, Sliman et moi. Il n’y a qu’un seul petit lit, mais nous nous le partagerons à tour de rôle, suivant le système de la bannette chaude, chère aux marins et aux sous-mariniers. Mais, si le temps le permet, une natte en rotin pourra toujours être étendue sur le pont arrière.
La plupart des navires indonésiens utilisent de vieux moteurs de poids lourds japonais ; celui-ci, avec son vieux moteur Mitsubishi, de 6 cylindres, de plus de 20 ans d’âge, ne fait pas exception à la règle. La salle des machines est sombre, vraiment peu engageante, mais le mécanicien et le capitaine m’assurent, sans l’ombre d’un doute, que tout fonctionnera parfaitement et que nous serons à Bali le 21 comme prévu. Que leur Dieu les entende, car le mien est aux abonnés absents ! 16h30
18h00 Tout est prêt : les documents du navire, la cargaison, le plein de mazout, les provisions, l’équipage et même mes oiseaux , Yakop, mon jeune cacatoès d’à peine un mois et Heckel, la perruche borgne, sans oublier trois petites perruches asmat présentes sur le navire, de la même espèce que Heckel.
Endi donne l’ordre de lever l’ancre. Adieu terre asmat ! Adieu toux ceux que nous avons côtoyés durant ce séjour et qui laisseront une trace indélébile dans nos mémoires. Confortablement installés, nous sommes contents de rentrer sur Bali et de retrouver, sans compter nos familles, le confort et les bienfaits de la civilisation. Je profite de mon temps libre pour soigner mes petites infections cutanées, secondaires aux piqûres de moustique, et non encore cicatrisées, et faire plus ample connaissance avec l’équipage.
20h00 Pour fêter, comme il se doit, le départ, j’ouvre une bouteille de Brandy, puis une deuxième ; nous sommes heureux de prendre la mer et cela se mesure au nombre de nos verres. Et c’est un peu ivre et fatigué que je m’effondre bientôt sur une natte à l’arrière du cockpit. 12 NOVEMBRE 2007 07h00 Je me réveille d’un sommeil profond. Même les cafards, qui ont gambadé sur mon corps durant toute la nuit, ne m’ont pas fait quitter les bras de Morphée. Mais je ressens aussitôt une irritation sur la main droite ; elle est enflée suite à plusieurs morsures de cafards. Junaidi, qui en a vu d’autres, me dit que c’est normal et courant de se faire mordre par des cafards ou des rats, au cours du sommeil, sur un navire; il m’apprend que les cafards arrivent même à percer les bouteilles d’eau en plastique, afin de se désaltérer. Je me lève et réalise avec stupeur que le bateau est toujours à Agats, Comment est-ce possible ? Ai je rêvé, dans mon sommeil, la levée de l’ancre et le départ du bateau? Le capitaine Endi m’explique que non ; durant la nuit, Pak Sam l’a appelé sur son portable pour l’informer que de nombreuses rames avaient été oubliées sur le quai. Crédible, dans une exposition, une pirogue sans rames, hein ? Il fallait absolument venir les récupérer. Et un jour de perdu ! Je me demande alors si ce n’est pas l’occasion de descendre à terre pour refaire le plein de Brandy, car il ne reste plus que deux bouteilles et, à dix buveurs, musulmans ou pas, en une soirée, il n ‘y aura très vite plus rien. Trop tard, les rames chargées sur le pont, l’équipage lève à nouveau l’ancre. Bali, nous voila ! 10h00 Nous sommes maintenant au large des côtes asmat, plus question de faire demi tour. Deux lignes de traine sont jetées à l’arrière du bateau, dans l’espoir d’attraper quelques poissons pour le déjeuner, mais l’eau, qui provient de tous les fleuves et rivières de l’Irian jaya, est boueuse et alluvionnaire ; nos leurres ne risquent pas d’attirer le poisson, et ce pour plusieurs jours. Nous nous contenterons d’œufs durs et de riz blanc pour ce premier repas en mer. 16h00 Je suis assis à l’arrière du bateau à discuter avec Buddin et Endi ; nous sommes maintenant bien éloignés des côtes. L’eau est toujours un peu boueuse, mais nous observons des bouées et des drapeaux qui flottent sur l’eau à une centaine de mètres à gauche du bateau. Il n’y a aucun autre navire à l’horizon ; nous nous en approchons et tous les hommes se mettent à tirer sur les cordes bleues et à remonter les bouées et tous ce qui peut bien s’y être accroché. « Ce sont des lignes à requins » :s’exclame Junaidi.
Je découpe deux énormes filets, que je divise en petits morceaux, afin de les faire frire, Moya, le cuisinier, récupère la tête pour nous en faire une bonne soupe. N’ayant pas de glace, il est impératif de consommer le poisson dans les vingt-quatre heures.
22h00
Déjà chauds, mais pas rassasiés, nous
ouvrons la deuxième et dernière bouteille de Brandy ; l’ambiance est
joyeuse et tout le monde s’amuse bien. La mer est très calme et le ciel
très étoilé.
23h00 La bouteille de Brandy vide, tout le monde va se coucher à l’exception de Junaida qui veille et tient la barre. 13 NOVEMBRE 2007 Je me réveille sur le pont arrière, en ayant partagé ma literie avec mon frère, Sliman, surtout le coussin moisi que l’on a trouvé dans la cabine du capitaine. Tiens ! Le bateau est à l’arrêt ; seul le générateur fonctionne.
12h00 Le bateau est toujours à l’arrêt ; les réparations vont prendre plus de temps que prévu, mais personne ne s’inquiète et tout le monde se met à table, pour goûter une soupe et dévorer le restant du mérou frit, accompagné d’un superbe riz blanc. Faute d’assaisonnement, on répand un peu de jus de citron sur la chair du poisson, histoire de lui donner un peu de goût.
18h00 Bisu nettoie les injecteurs démontés ; Bula transvase le carburant d’un réservoir à l’autre. La pompe à injection est endommagée, et personne n’a la qualification requise pour la réparer. 22h00 On s’est encore régalé du Mérou ce soir, mais pour la dernière fois. Car il va falloir jeter le reste, qui commence à faisander. Le moteur n’est toujours pas réparé, mais les hommes s’affairent dans la salle des machines. N’y connaissant rien à la mécanique, je préfère aller me coucher. 14 NOVEMBRE 2008 Le temps est très ensoleillé ; il fait même très chaud. Le bateau n’a pas avancé d’un poil ; il n’y a pas un souffle de vent, ni de courant. Nous sommes exactement à la même position qu’hier soir, au large des côtes Kamoro. Dans la salle des machines, on s’active à trouver une solution, mais il n’y a que de vieux outils rouillés à utiliser et aucune pièce de rechange. Il faut bricoler et être adepte du système D : des joints sont découpés dans des plaques de caoutchouc récupérées. Sliman, qui a quelques connaissances mécaniques, met aussi la main à la pâte. La nuit tombe et la situation empire : deux injecteurs continuent de fuir et la dynamo vient de lâcher ; plus moyen de démarrer le moteur ! 15 NOVEMBRE 2008 06h00 Je me réveille dans la cabine du capitaine. Tout l’équipage, y compris le capitaine, a passé une grande partie de la nuit dans la salle des machines. En vain ! Cette fois-ci, ce sont les câbles de la batterie qui ont brûlé. Une deuxième dynamo ayant été trouvée, on essaie de réparer la première avec ses pièces.
C’est un navire marchand, en route vers le Sulawesi. Il est beaucoup plus petit que notre navire et ne dispose d’aucune pièce mécanique de rechange pouvant nous être utile. Vingt minutes plus tard, le petit navire reprend sa route, nous laissant à notre destinée.
16 NOVEMBRE 2007
Nous commençons à rationner la nourriture, pourtant déjà réduite à sa portion congrue. La situation au niveau de la salle des machines ne s ‘arrange pas. Combien de temps va-t-on rester sur place ? Buddin est très inquiet ; on ne sera jamais à Bali pour le 21 Novembre, date de l’ouverture du festival asmat. Comme nous sommes à mi-chemin entre le port de Timika et celui de Kaimana, je lui suggère de contacter par radio un de ces deux ports, afin de trouver l’aide d’un bateau ; mais Buddin n’y est pas très favorable. Il sait qu’une telle initiative nous coûterait en dédommagement quelques centaines de litres de carburant, que nous n’avons pas. Buddin, le propriétaire du bateau, passe la journée à tourner en rond et à contacter par radio différents bateaux dans l’espoir de trouver de l’aide, mais malheureusement personne ne répond à ses appels. Nous sommes seuls et devons faire face à nos problèmes nous-même : il faut réparer à tout prix avec les seul outils que nous ayons sous la main.
17 NOVEMBRE 2007 02H00 La dynamo a été remontée pour la troisième fois ; Junaidi et Bisu l’installent sur le moteur et tentent vainement de le redémarrer, mais il reste obstinément silencieux. Sliman se rend alors compte que les cosses de la batterie ne sont pas assez serrées et très rouillées ; après un nettoyage minutieux de celles-ci, le moteur commence à ronfler et redémarre. Junaidi se jette sur la barre et le navire reprend finalement sa progression. Les injecteurs, bien sûr, fuient toujours et le navire ne progresse qu’à la vitesse de quatre nœuds, mais nous avançons, c’est l’essentiel. Nous sommes tous épuisés et quelques heures de repos nous sont nécessaires.
12h00 Notre vitesse est maintenant de trois nœuds. Le vent a légèrement faibli et souffle désormais entre quinze et vingt nœuds ; le temps est gris.
Je donne à manger à mes oiseaux : du lait en poudre pour bébé mélangé à de l’eau tiède et des biscuits. Yakop ne fait que piailler et manger. Heckel et la petite perruche sont très affectueux, ils aiment jouer et se balader sur mes épaules ; ils détestent rester seuls.
15h00 Le vent, de face, a baissé faiblement, mais le courant reste toujours très fort, d’où une progression limitée à deux nœuds six à l’heure ! Moya, le cuisinier, a un accès de malaria ; je lui donne trois cachets à avaler, en espérant que demain ça ira mieux. Yakop est vraiment trop sale dans son carton plein de déjections, malgré un changement de litière deux fois par jour. Il n’a qu’un fin duvet sur la peau, mais je décide quand même de lui faire prendre un petit bain tiède. 20h00 Tout propre, avec son fin plumage bien luisant maintenant, Yakop est redevenu attrayant. Notre vitesse de croisière est de deux nœuds ; je demande alors au capitaine de mettre un peu plus de puissance au moteur, afin de rattraper le temps perdu. Nous remontons finalement à trois nœuds et demi. Nous sommes au large de l’ile Adi à la pointe ouest de la Papouasie ; mais les deux injecteurs, fuyant de plus en plus, ralentissent considérablement notre vitesse. 18 NOVEMBRE 2007 La nuit a été très agitée ; le vent n’a pas arrêté de souffler et nous avons été sans cesse ballottés.
Tout le monde s’était couché très tôt et se lève donc à l’aube. Le vent s’est calmé. Nous avançons à trois nœuds six ; avec un peu de chance nous arriverons à Gorong avant minuit, ce qui signifie qu’il faudra attendre demain matin pour réparer. Le capitaine décide alors de mettre le cap sur l’île de Banda, plus à l’ouest, pour y être demain midi. Moya nous annonce une autre mauvaise nouvelle : nous n’avons plus ni café ni thé ni sucre. Il ne nous reste que du riz et des super mies (pâtes fines indonésiennes). L’équipage s’en moque ; du riz blanc lui suffit. Les lignes de traîne sont toujours tendues à l’arrière du bateau et l’on attend impatiemment qu’un poisson vienne s’y accrocher.
L’eau potable voit aussi son volume décliner; les quelques bouteilles, que nous avions, ont été percées par des cafards trop rusés. Il ne nous reste plus que six litres pour dix personnes ; heureusement que nous avons récupéré de l’eau de pluie dans des fûts en plastique, prévus à cet usage. Normalement, nous réservons cette eau pour la douche, mais, en cas de nécessité, il faudra bien la boire.
Moya va beaucoup mieux, les cachets ont fait leur effet. Quant à moi toutes mes plaies se sont bien cicatrisées.
Jamal a attrapé un joli barracuda, qui agrémentera notre dîner. Par vent calme, nous avançons maintenant à une vitesse de quatre nœuds sur une mer d’huile. Nous devrions franchir l’archipel des Watubela dans la nuit.
19 NOVEMBRE 2007 06h00 Nous n’avons toujours pas atteint l’archipel des Watubela ; je demande alors au capitaine de faire cap plus au nord, vers l’île de Gorong, le seul endroit où nous aurons une chance de réparer ce foutu moteur, car à cette allure nous ne serons jamais à Bali avant Noël.
Nous devons nous arrêter à Gorong et les informer de notre situation, afin que personne ne s’inquiète. Tout cela est bien ennuyeux, car mon visa d’européen en Indonésie a pris fin il y a trois jours ; ça va me coûter des pénalités de retard. Je dois aussi expédier un container d’objets d’art en Nouvelle-Calédonie avant le 5 décembre, mais ça me semble bien compromis. Ce matin, ni café ni thé, juste de l’eau plate. Sliman est sur les nerfs, il y a de quoi, mais nous ne pouvons malheureusement rien y faire. L’équipage, fataliste comme tous les asiatiques, reste passif et ne rechigne pas.
Moi, j’ai squatté la cabine du capitaine, il y fait plus chaud que sur le pont arrière, et il y a un petit matelas en mousse de cinq centimètres d’épaisseur. Endi et Buddin dorment à même le sol, là où il y a de la place. Quant à l’équipage, certains dorment sur des sacs de riz, d’autres dans une cabine sur une planche en bois de 120 x 50 cm, position foetale obligatoire. Junaidi, le mécano, dort dans la salle des machines avec son cambouis omni présent. Il est 8h00 ; pas de croissants ou de pains au chocolat au menu. Je propose à Sliman de faire une omelette avec les œufs qu’il nous reste. Il me demande si je peux rajouter du sel ; je lui réponds alors avec un brin de provocation « bien sûr ! Et avec des champignons de Paris, des fines herbes et des p’tits lardons ». 12h00 Le vent baisse considérablement pour arriver à un point zéro, la mer est d’huile et aucun nuage dans le ciel. Le soleil cogne fort, je viens de passer deux heures à me faire rôtir au soleil, et ça brûle. Jamal est en train de rattraper la coupe de moine que j’ai faite hier à Junaidi ; elle est plus conforme maintenant aux canons d’un figaro. Buddin attend lui aussi sa coupe, mais c’est Junaidi qui veut officier, avec au final, contre toute attente, une coupe …….à la Schwarzi. En attendant mon tour, je donne à manger à mes oiseaux ; en l’absence de lait en poudre, ils doivent se nourrir de bouillie de riz qu’ils n’apprécient pas beaucoup, mais ils n’ont pas le choix.
14h00 Nous approchons maintenant de l’archipel de Gorong composé de trois îles magnifiques, Gorong, Panjang, et Manawoka.
D’ailleurs, l’archipel de Gorong est très prisé des grands voiliers de croisière.
Le jeune homme attache solidement la corde pendant que Moya écope sa petite barque remplie aux trois quarts d’eau et revient au plus vite à bord. Nous nous mettons à tirer sur la corde afin de rapprocher le navire de l’embarcadère, n’ayant pas omis de jeter l’ancre du coté opposé. Nous passerons tout l’après-midi dans le village à chercher les joints manquants pour les injecteurs du moteur, mais en vain. Le chef du port nous fait parcourir tous les « kios » un à un, mais aucun n’a les joints correspondants. Par contre, nous en profitons pour nous réapprovisionner. Moya et Bisu se chargent de l’eau potable, Junaidi, Endi et moi, faisons le plein de vivres ; dans ce domaine nous trouvons à peu près tout ce dont nous avons besoin, à l’exception des fruits et des légumes. L’alcool étant interdit sur tout l’archipel, impossible de trouver une goutte de Brandy ou d’un autre alcool fort. La population est majoritairement musulmane et 90% des femmes sont voilées. Même avec la complicité du chef de port, impossible de trouver la moindre bouteille. C’est dire ! 18h00 Nous remontons sur le bateau, Buddin a trouvé des joints à la centrale électrique de l’île. Ils sont plus petits que ceux dont nous avons besoin, mais extensibles. Ils devraient tenir jusqu’à notre prochain arrêt, l’archipel des Banda. Moya nous cuisine des œufs sur le plat avec du riz blanc, ça nous change du poisson. Heureusement, nous avons trouvé du piment en bouteille et de la sauce de soja pour relever le goût ! Junaidi, le chef mécanicien, et Ali, son assistant, se mettent au travail sur le moteur. 20h00 Un policier monte à bord, armé d’une mitraillette ; il se dirige vers le pont supérieur et s’assoit près de la cabine de l’équipage, où j’ai caché tous les oiseaux dans un carton. Le commerce de certaines espèces est interdit. La police de chaque port se fait un plaisir d’inspecter tous les navires marchands en provenance de la Papouasie, afin d’y trouver de beaux spécimens, qu’elle confisque à des fins personnelles bien entendu. Ce policier n’est pas monté à bord pour rien et demande aussitôt à l’équipage si il y a de l’alcool ou d’autres substances et objets illicites à bord. La réponse est bien évidemment négative et, au bout de quelques minutes, ce policier, jeune, intimidé, malgré sa mitraillette, par cette troupe de pirates des mers tropicales aux coiffures bizarres, s’en va penaud, bredouille et mécontent. Quinze minutes plus tard, Jamal vient me voir sur le pont supérieur et me demande du lait pour nourrir mes oiseaux ; il me dit qu’ils sont mal en point et vont sûrement mourir. Étonné, je lui réponds de ne pas s’inquiéter, car ils sont en sécurité dans la cabine du capitaine. Mais, en ouvrant la porte de la cabine, je me rends compte que mes oiseaux n’y sont plus. Jamal m’explique que Buddin, par peur que la police ne les trouve, les avait enfermés dans la salle surchauffée des machines depuis ce midi et qu’ils sont sur le point de suffoquer. Je fonce dans la cale et trouve mes perruches dans un sale état. Quel abruti, ce Buddin ! Elles sont couvertes d’une sueur huileuse et cherchent l’air pour respirer ; il va falloir que je leur fasse prendre un bon bain et un bon repas. Le générateur du moteur s’arrête et le navire se retrouve dans une obscurité totale ; il ne manque plus que ça ! Ali, l’adjoint du mécanicien, est furieux, il insulte le bateau de tous les noms d’oiseaux, sauf des miens. Le navire porte la poisse, dit-il, sa jambe est infectée et couverte de sang, son furoncle s’est considérablement aggravé et a besoin de soins urgents. Junaidi, exténué, s’acharne sur le groupe électrogène en essayant en vain de le faire redémarrer ; la salle des machines étant très sombre, on ne peut rien y faire sans lumière ; ça va encore nous faire perdre du temps, cette histoire ! 23h00 Le générateur ne fonctionne toujours pas ; c’est Ali, avec son membre couvert d’un mélange de cambouis et de sang, qui essaie maintenant de le remettre en marche. Junaidi, lui, s’est endormi au pied du moteur avec ses outils encore à la main. Je récupère ma trousse de premiers secours, car il faut nettoyer la plaie d’Ali. Bisu m’éclaire avec une torche électrique. Je brûle à la flamme la pointe de mon couteau pour la désinfecter et l’enfonce d’un coup sec dans l’horrible plaie. Ali ne bronche pas, mais il me faudra plus d’une heure, dans ces conditions extrêmes, pour extraire le litre de pus qui infectait le membre. Plus de la moitié de la bouteille d’alcool y passe, ainsi que presque toutes les compresses. Et, une fois les tissus nécrosés et sanieux évacués, je remplis l’énorme et profond cratère de poudre antibiotique et pose un bon bandage ; dans quelques jours sa cuisse ira bien mieux ; foi d’infirmier improvisé ! Le navire est vraiment dégoutant et la moindre petite plaie, sous ces climats, peut vite devenir un cauchemar. Je reste sur le pont du bateau jusqu’à deux heures du matin à discuter avec quelques villageois venus satisfaire leur curiosité ; il passe peu de navires dans le coin. Nous sommes donc la grande attraction du moment. 20 NOVEMBRE 2007
Ali aussi va bien mieux ; il n’a plus ces douleurs lancinantes et pulsatiles que lui causait l’infection et me remercie du fond du cœur. Avec Junaidi, il se remet sur le moteur. Ca ne sera qu’à 11h00 que l’on entendra à nouveau le bourdonnement de la machine. L’équipage remonte l’ancre et nous reprenons la mer. Les joints de culasse sont des joints de fortune ; les injecteurs fuient toujours autant. Il faut donc s’attendre encore à quelques pannes avant notre arrivée à Bali. Mais maintenant au moins le navire arrive à dépasser les quatre nœuds. La journée s’annonce ensoleillée, le vent vraiment très faible. Cap sur l’île de Banda. 19h00 Nous ne serons pas à Banda avant vingt quatre heures, c’est sûr ! J’ai lavé encore une fois mes oiseaux, afin que leur plumage redevienne beau et luisant. J’ai aussi changé le bandage d’Ali ; me voici à la fois toiletteur, nurse, chirurgien et infirmier ! Mais c’est normal que je multiplie les coups de main, vu que je suis incapable d’aider à la machine, ou à la barre. Question de barre, le gouvernail du navire est complètement tordu ; c’est un navire qui marche en crabe. Il faut sans cesse tourner la barre complètement à gauche, puis à droite, pour que le navire consente à aller tout droit ; c’est Jamal qui arrive encore le mieux à le diriger. Il nous arrive parfois, et même souvent, de tourner en rond, car ça n’est pas facile de garder le cap avec une telle anomalie de barre. Certaines nuits, ce sont Buddin et Moya qui prennent la barre ; on s’aperçoit au petit matin que le navire a fait un grand demi-tour et est revenu sur ses pas. Ca n’est pas demain que nous serons à Bali ! Moya nous prépare un bon dîner : Mie goreng avec des œufs sur le plat. Bisu nous confectionne un deuxième hamac ; bientôt on sera mieux installé qu’au Sheraton ! 21 NOVEMBRE 2007
A cent mètres du rivage, le moteur cale ; l’alternateur ne fonctionnant pas, il faudra deux heures pour recharger les batteries. Heureusement deux petites embarcations viennent à notre rencontre et nous tirent jusqu’au rivage.
Sa mère, tout en nous préparant du thé et des biscuits, nous offre en cadeau un magnifique couple de perruches de Seram ; elles sont très intelligentes et se donnent de suite en spectacle, mais gare aux doigts, elles ont le bec bien acéré et mordent fort.
22h00 Le navire est prêt à reprendre la mer ; tout fonctionne à peu près correctement et nous vidons quelques bouteilles avant d’aller dormir. 22 NOVEMBRE 2007 Aujourd’hui, on mange bien, on boit bien et on se repose bien ; pour un peu, on se croirait en croisière. L’ambiance est très détendue, même si le navire a du mal à atteindre les six nœuds. Je vérifie les blessures d’Ali, qui va beaucoup mieux, Mayo aussi est complètement remis de sa crise de malaria et toutes les bouteilles achetées la veille ont déjà été vidées. 23 NOVEMBRE 2007 La mer est très calme aujourd’hui, mais pas un poisson ne mord à nos lignes de traîne. Les poissons de la veille ont été entièrement dévorés ; il nous faudrait passer auprès d’un banc de thons ou de maquereaux ! Mais non, rien. Sliman scrute en vain l’horizon avec sa paire de jumelles. On se contentera à nouveau de riz et d’œufs aujourd’hui.
Malheureusement, notre sourire de la journée s’estompe vite, lorsque le générateur refuse à nouveau de fonctionner ; c’est un vieux générateur que Buddin a acheté à un Asmat à Agats, il nous faut à nouveau trois heures avant de le faire tourner. La nuit se passe principalement à l’avant du navire à admirer la pleine lune. 24 NOVEMBRE 2007
09h00 Le vent se met à souffler de plus en plus fort, mais cette fois-ci à notre avantage, car c’est un vent d’Est qui nous pousse donc dans le dos. Des vagues énormes nous propulsent vers l’avant et notre vitesse atteint rapidement les sept Nœuds.
Le navire tangue maintenant d’avant en arrière et de bâbord à tribord ; c’est franchement désagréable, mais on se plaint pas puisque c’est efficace. 18h00 Nous passons au large de l’île Wetar, toujours en mer de Banda dans les Moluques. La pêche ne donne toujours rien ; on ne va pas être surpris par le menu de ce soir.
Bisu et Jamal redescendent la voile, devenue inutile maintenant. La soirée se passe autour d’une natte de poker avec pour seule mise, des clous bien rouillés. 25 NOVEMBRE 2007 06h00 La mer est d’huile, pas un souffle d’air, mais un courant contraire qui ralentit un peu notre course ; notre vitesse est de cinq nœuds seulement. L’eau est tellement claire dans cette région que l’on se croirait dans une énorme piscine d’eau salée. Soudain, le bateau commence à tourner sur lui-même. Buddin, qui est aux commandes, ralentit la vitesse, mais ne veut pas couper les gaz, de crainte que l’on ne redémarre plus. Le navire continue de tourner en rond. Toujours notre problème de timonerie ! On fait des ronds dans l’eau pendant une heure, avant que Bisu ne résolve le problème. Chapeau le gars ! 09h00 Le moteur s’arrête brusquement, mais cette fois ci personne ne réagit ; c’est tellement devenu monnaie courante que nous y sommes tous très habitués ; nous en profitons juste pour piquer une tête dans une eau si limpide. Cette panne tombe vraiment à pic et l’on n’est pas pressé de repartir.
12h00 Le navire reprend sa course, le vent se lève progressivement. Nous jetons des lignes de traîne à l’arrière du bateau, mais sans succès : c’est comme si il n‘y avait pas âme qui vive sous l’eau ! 18h00 Nous passons au large de l’île Kumba ; c’est en fait un volcan toujours en activité qui culmine à 750 mètres au-dessus de profondeurs marines de 2000 mètres. Le vent souffle vers nous et nous recevons des micros poussières volcaniques qui nous irritent considérablement les yeux.
A l’arrière du bateau, c’est l’agitation, car nous passons au-dessus d’un banc de petits thons jaunes ; nous en attrapons huit en l’espace d’une demi-heure. On va se régaler au dîner ! 26 NOVENBRE 2007 06h00 Le lever du jour est aussi beau que le coucher, nous arrivons au large de la pointe ouest de Flores ; Kumba est encore visible, mais loin derrière nous. Heckel et Jeckel me grignotent les pieds, elles ont faim, c’est l’heure de se lever.
Nous sommes encore à court de provisions ; Buddin, qui était chargé des achats à Banda, s’est montré trop parcimonieux face à des marins affamés et gourmands. On pense un moment passer par Labuhan Bajo, mais nous sommes en fin de parcours et nos réserves financières sont quasiment épuisées ; de plus, ça nous retarderait encore de vingt quatre heures. Tant pis ! Nous décidons de continuer d’une traite jusqu’à Bali, le ventre vide, tant que le moteur tourne encore assez bien. Le tabac et les cigarettes sont également épuisés, C’est bien simple ! Il ne reste plus que du riz à manger. Dans le secteur, le poisson est plutôt rare et on a peu de chance de tomber sur un banc de thons. 16h00 « Une perruche à la mer ! » La perruche de Junaidi, le mécano, s’est envolée et est tombée à l’eau. Celui-ci n’ose pas se jeter à l’eau de peur des requins. Le capitaine, qui est à la barre, tente bien une manœuvre de demi-tour afin de repêcher la pauvre bête. Au bout de trois passages, Junaidi n’arrive toujours pas à récupérer l’oiseau qui, ballottée par les vagues, commence à se noyer.
Les membres de l’équipage sont en colère après Junaidi pour avoir, par couardise, lâchement abandonné son oiseau aux flots. Sliman, qui l’a sauvé, a le droit de réclamer l’oiseau, qui, sans son intervention, serait mort. Junaidi ne le voit pas ainsi et tient malgré tout à garder son animal ; il remercie Sliman, mais avoue qu’il aurait préféré perdre l’animal que de le lui donner maintenant. 19h00 Ce soir, Sliman et moi nous nous contentons d’un bol de lait chocolaté avec des biscuits ; on n’en peut plus du riz blanc à l’œuf dur. Junaidi bichonne son oiseau, alors que Sliman tente de le convaincre de lui en donner définitivement la garde. 27 NOVEMBRE 2007 La mer est d’huile, toujours pas de vent arrière pour nous permettre de hisser la voile. Ce soir, nous devrions passer au large de Bajo pour notre 17ème jour de mer. Malgré la beauté du paysage le long des côtes de l’île de Flores, le temps commence à être long ; pas grand chose pour se distraire et surtout plus de cigarettes à fumer. L’ambiance est plombée et ça ne bavarde plus beaucoup dans les rangs.
23h00 Nous sommes désormais au large de Bajo ; la salle des machines ne nous joue plus de mauvais tours, alors nous continuons notre progression régulière vers Sumbawa. Allongé à l’arrière du cockpit, je fais une partie de carrom sur mon téléphone portable, pendant que l’équipage tourne en rond à la recherche d’une cigarette providentielle. 28 NOVEMBRE 2007
Buddin et Mayo sont montés à bord d’une petite chaloupe, qui ne tarde pas à prendre l’eau : les voilà tous deux à la baille. Mayo tente désespérément de récupérer son canoë et de le réparer sur le rivage, afin de s’en servir pour transporter de l’eau potable à bord du navire. Six énormes « Fenisi » sont en construction sur la plage de ce village ; ils ne sont pas aussi beaux et solides que ceux fabriqués à Kalimantan ou au Sulawesi, mais sont par contre très imposants. Les villageois m’expliquent que ces embarcations sont en travaux depuis deux ans et qu’ils ne peuvent les terminer par manque de bois dans la région et du fait des quotas sur les bois provenant du Kalimantan.
13h30 Un vent contraire se lève. Nous n’avons pas pu trouver de poissons au village, alors nous remettons des lignes de traîne à l’arrière du bateau. Malheureusement, elles ne donneront rien de tout l’après midi. Seuls des dauphins continuent sans cesse de nous escorter. 29 NOVEMBRE 2007 10h00 Cette dernière journée en mer s’annonce bien ; il fait un temps magnifique, pas de courant et pas de vent. On entend juste le ronflement régulier du moteur diesel qui nous berce 24/24, sauf quand il tombe en panne. Mais, en ce moment, personne ne souhaite que ce ronflement cesse. Je demande quand même au capitaine de réduire la vitesse du bateau; je jette deux bouées à l’eau à l’arrière du bateau, retenues par une longue corde. Sliman et moi sautons par dessus bord et, accrochés aux bouées, nous laissons tirer par le bateau : c’est très amusant mais très physique. La vitesse semble multipliée par dix, il faut se cramponner. Pendant une heure, on se laissera ainsi tirer, perdant nos maillots de bain par la puissance de l’eau, pour, à bout de souffle, lâcher les bouées et nager vers le bateau, qui tourne encore au ralenti.
Quarante cinq jours d’un voyage qui nous a semblé une éternité, riche de contacts humains extraordinaires, d’objets authentiques récoltés qui semblent appartenir à l’aube de l’humanité et d’incidents de parcours difficilement croyables de nos jours. Avec une seule envie : recommencer ! Pourquoi pas l’an prochain ? Nadji Benotmane |


















































































































































